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Baskin Oran lors des « Six heures pour Hrant Dink » : Un état de la perception du drame arménien en Turquie

vendredi 15 février 2008, par Baskın Oran

6 heures pour Hrant DinkTurquie Européenne vous présente dans une version écrite l’allocution qu’a prononcée Baskin Oran lors de la Rencontre turco-arménienne « Six heures pour Hrant Dink » qui s’est tenue à la mairie du 10e arrondissement le samedi 26 janvier 2008.

Cette manifestation s’est tenue à l’intiative des associations Hos & Shimdi – Groupe de réflexion – « Ici et Maintenant », CRDA - Centre de Recherches sur la Diaspora Arménienne, Elele - Migrations et Cultures de Turquie, de L’ACORT - L’Assemblée Citoyenne des Originaires de Turquie et de l’A. A. A. - Association Audiovisuelle Arménienne. Turquie Européenne, qui est partie prenante et engagée en faveur du dialogue entre Turcs et Arméniens, y était représentée en tant qu’invitée par son président et quatre des ses membres.

L’intervention de Baskin Oran qu’il a tenu à faire en français, suivait celle d’Aris Nalcı, directeur de la publication d’Agos (journal fondé par Hrant Dink en 1996) et celle de Fethiye Çetin, avocate du journal et de la famille Dink, qui a fait un point sur le procès des meurtriers présumés de Hrant Dink. Nous vous offrirons bientôt l’enregistrement audio intégral de de cette allocution.

Allocution de Baskin Oran

Fethiye Çetin a parfaitement relaté ce qui se passe au procès de Hrant. En tant que démocrate turc, tout ce que j’ai a dire, c’est que j’en suis tout simplement honteux.
Pourquoi en est-il ainsi ?

Pour 4 raisons bien distinctes :
1) L’ignorance,
2) L’éducation, (ces deux dernières notions sont liées entre elles)
3) Le Poids de l’histoire
4) La psychologie sociale en Turquie

1) L’ignorance

En 1994, un dénommé “Fırat Dink” m’a appelé au téléphone. Pour moi, pourtant professeur à l’Université, parlant deux langues majeures européennes, il était seulement le troisième arménien dont j’ai entendu la voix dans toute ma vie. (Les deux premiers étant Artin Usta et Etyen Mahçupyan).

2) Education

Avant, je n’avais aucune sympathie particulière pour les Arméniens. Au contraire, l’éducation publique nous avait appris qu’ils nous avaient tiré dans le dos pendant la Première Guerre Mondiale.

Celal le Barbu(1886-1962) était un grand philosophe. Il n’a rien publié mais ses dictons sont devenus légendaires. Il a dit : “Tant d’ignorance n’est possible qu’avec l’éducation”.

3) Le poids de l’histoire

Ce que j’entends par poids de l’histoire, c’est l’impact du Système de Millet, épine dorsale de la société ottomane, appliqué à partir de l’an 1454. (Ici, Millet veut dire « communauté religieuse » et non pas « nation »). Ce Système classifiait les sujets de l’Empire semi théocratique en deux catégories :

  • Le Millet dominant (les Musulmans),
  • et les Millets domines (les non Musulmans).

Dans l’Empire cette deuxième catégorie :

  • jouissait d’une autonomie parfaite (les patriarches étaient même habilités a prélever des impôts),
  • mais, par contre, elle était définitivement inférieure aux Musulmans.

Ce système prit fin avec les Tanzimat en 1839. Mais la mentalité de Nation Dominante n’a jamais disparu de la cervelle des Musulmans.
En plus, avec l’avènement de la République très jacobine, « l’autonomie des non musulmans » prit fin mais « l’infériorité non musulmane » a survécu dans cet Etat-nation pourtant très laïciste. En Turquie laïque, qui dit Turc dit forcement Musulman, et même les Kémalistes les plus laïcistes n’en sont pas conscients.
D’où, le mépris populaire envers les non Musulmans. Et cela, sans oublier que cet Etat-nation turc s’est fondé en réaction contre l’invasion du nationalisme grec appuyé par les « non Musulmans européens »

4) La psychologie sociale en Turquie.

Ici, je vous parlerai de Zombies. Les Turcs, depuis au moins 1915, n’ont résolu aucun problème majeur de leur société. Ils les ont tout simplement bourrés dans le placard : La question arménienne, le question de l’Islam et la question kurde. Maintenant, en décomposition, ils forcent le placard pour en sortir tous ensemble et font une peur bleue au Turcs. Moi, personnellement, j’ai toujours eu peur des gens qui ont peur. Mais ceci, mélangé avec l’ignorance, l’éducation, et le poids de l’histoire, forme une combinaison particulièrement explosive.

Dans le « Rapport sur les Minorités » publié par le Conseil Consultatif des droits de l’homme (2004) nous avons nomme cette peur « la paranoïa de Sèvres ». A la suite de ce rapport, moi-même en tant qu’auteur et le professeur Kaboğlu en tant que le Président du Conseil avons été amenés devant le juge avec une réquisition de 5 ans de prison pour chacun. Notre dossier est actuellement en Cour de Cassation.

Chers amis, je viens de vous décrire rapidement, sous quatre sous-titres, l’atmosphère délétère dans laquelle nous avons dû placer notre cher Hrant dans la liste des martyres.
Mais qui était donc Hrant ?
Hrant était au moins deux personnes, si vous ne comptez pas l’ami qu’il était que, personnellement, j’ai très bien connu

1) Premièrement, Hrant a permis a la Turquie de réaliser que les Arméniens existaient et qu’il y avait bel et bien un problème arménien. C’était le pas nécessaire auparavant pour que la Turquie guérisse de sa rhétorique négationniste.
Contrairement à ce que pense la Diaspora, les Turcs n’étaient pas au fait du problème arménien avant lui. Les assassinats de l’ASALA n’avaient servi qu’à re-produire le mépris et même la haine déjà existants, et non pas à prendre conscience d’un problème arménien. Exactement de même qu’avec les « lois » votées par d’innombrables parlements nationaux ou instances internationales.
Mais avec Hrant, certains ont alors commencé à se demander : « Que s’est-il donc passé en 1915 » ? Et ce n’est qu’avec Hrant que les Turcs se sont aperçus pour la première fois que les Arméniens étaient des êtres humains et non pas uniquement des non musulmans. A ce point qu’ils fini par marcher par centaines de milliers derrière son cercueil en chantant : “Nous sommes tous Arméniens”, chant entendu à nouveau la semaine dernière devant Agos.

2) Deuxièmement, Hrant était un défenseur inconditionnel des droits de l’homme, mais en même temps très raisonné. En cette qualité, il a tout dit ouvertement. A tous. En douceur. Sans avoir peur. Je me rappelle de ce qu’il avait dit en Octobre 2006 : “Je dis en Turquie qu’il y a eut génocide. Et j’irai aussi sur la Place de la Concorde à Paris, je monterai sur une pierre, et je dirai : Non ! Il n’y a pas eu de génocide !”
Pendant que l’Etat turc le harcelait d’innombrables procès il disait aux faucons de la diaspora : « Voulez-vous une Turquie qui est contrainte d’accepter le génocide par la pression du monde extérieur, ou bien désirez-vous une Turquie démocratique qui l’accepte par ses dynamiques internes » ? Sa position était on ne peut plus claire.
Certes, je comprends parfaitement l’indignation de la diaspora face à la politique négationniste de l’Etat turc ; je sais combien il est important que ce dernier dise ne serait-ce que « Nous sommes désolés pour les événements qui ont eu lieu à l’époque ottomane. Nous présentons nos condoléances aux Arméniens ».
En effet, comment une personne peut-elle se ressaisir si elle n’a pas fait son deuil ? C’est d’ailleurs bien pour cela qu’il existe une tradition de « lamentation » en Anatolie, ağıt yakmak, qui consiste à pleurer en chantant. On extériorise ainsi le feu intérieur afin de l’apaiser ! Et il est vrai que les Arméniens n’ont pas eu l’occasion de faire cela, l’Etat turc ne leur en ayant pas donné la possibilité.
Aussi, n’est-ce pas parce que le deuil leur a été impossible que les Arméniens mettent l’accent sur le mot « génocide » dans des proportions à ce point irraisonnées ? Ne savent-ils pas qu’en Turquie ce mot fait référence au seul « nazisme ». Au cas ou il ne serait pas un instrument de revanche, ce message de la diaspora n’a pour effet que d’amplifier un peu plus le processus de refoulement vécu en Turquie autour de cet épisode triste de l’histoire. Le résultat est connu : c’est aux Turcs, cette fois, de perdre la raison !
On le comprendra : toute cette affaire ne peut se régler en un claquement de doigts. Je vous ai déjà dit : Moi-même, professeur d’université plus ou moins connu, je n’ai commencé à prendre conscience du problème qu’après avoir connu Hrant. Dans ces conditions, il est aisé d’imaginer la réaction du peuple qui - endoctriné par l’idéologie officielle – se trouve renvoyé à l’image de « Nazi ».
C’est pourquoi, si je ne sais pas exactement ce qu’il convient de dire aux Turcs qui ne veulent pas entendre, je sais en revanche une chose : rien n’aboutira si nous ne parvenons pas à rompre le cercle vicieux dans lequel Turcs et Arméniens se trouvent emprisonnés.
Car c’est bien face à un cercle vicieux que l’on se trouve confronté, a cause du l’inexistence d’un dialogue entre démocrates des deux côtés. Ce cercle vicieux est en train d’anéantir à la fois les Arméniens et les Turcs. Ces deux peuples n’en sont certes pas conscients, mais ils sont humiliés en permanence par ce que je nommerai des « traumatismes choisis » réciproques - clairement, ce n’est, en fait, qu’un processus par lequel des individus entretiennent eux-mêmes leur sentiment d’humiliation comme s’il s’agissait d’une nécessité pour continuer à vivre.
Dans la diaspora, le discours sur le « génocide » fonctionne comme un « traumatisme choisi ». Il permet de se faire entendre dans des pays comme les USA, la France et de lutter contre l’assimilation naturelle en pays chrétien. C’est l’équivalent arménien de ce que j’ai déjà mentionne sous le nom de la paranoïa de Sèvres pour faire allusion au traumatisme choisi turc.
Chacune à leur manière, ces deux voies aboutissent au repli sur soi, que ce soit dans la diaspora arménienne ou en Turquie. Les deux peuples s’enferment dans leur ghetto, s’interdisant une compréhension mutuelle, et perpétuant leurs souffrances symétriques. Le ghetto arménien a seulement l’avantage d’être géographiquement plus large que celui des Turcs, c’est tout. Tous les deux se ferment à certains messages. L’un ferme ses oreilles s’il n’entend pas le mot de génocide, l’autre, s’il entend le mot génocide. Je crains que dans ces conditions, nous ayons encore un long chemin à parcourir.

Personnellement, je suis las de ce cercle vicieux qui réduit terriblement l’efficacité de la tâche de nous autres, démocrates, qui luttons pour expliquer aux Turcs les atrocités de 1915.
Mais, le chemin, il faut le commencer pour arriver à son terme. Notre rencontre aujourd’hui doit être bénie pour être ce commencement.

Il n’aura pas fallu moins d’un martyre pour en arriver là.

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Six heures pour Hrant Dink
Dépliant et programme

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