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Analyse : La question turque

mardi 8 juin 2004, par Thierry de Montbrial

Le Monde

ANALYSE
La question turque

La quatrième vague d’élargissement de l’Union européenne, célébrée le 1er mai 2004, a porté de quinze à vingt-cinq le nombre des Etats membres. (...) Avec l’adjonction de la Roumanie et de la Bulgarie en 2007, nous serons bientôt vingt-sept, sans compter vraisemblablement plus tard la Croatie. La Macédoine se profile déjà à l’horizon et, derrière elle, d’autres pays issus de l’éclatement de la Yougoslavie jadis soumis à la domination ottomane. Pour caractériser ce vaste ensemble en voie de formation, le mot hétérogénéité me paraît actuellement plus juste que celui, certainement plus rassurant et pour cela fréquemment employé, de diversité. C’est que l’hétérogénéité peut diviser, alors que la diversité peut unifier. En accroissant la sphère culturelle de l’orthodoxie et en continuant d’internaliser les Balkans - cela a commencé avec la Grèce -, on a bel et bien introduit une redoutable hétérogénéité.

Tel est le contexte dans lequel se pose aujourd’hui la question turque. Non, certes, qu’elle ait surgi brusquement du néant. Il suffit de rappeler que, depuis le traité d’association de 1963, les deux parties se sont toujours placées dans la perspective d’une adhésion. (...) Pour s’en tenir au passé récent, la candidature de la Turquie a fait l’objet, au moins une fois par an, depuis décembre 1997 à Luxembourg, de déclarations précises du Conseil européen. Le contenu de ces déclarations est toujours le même : la demande de la Turquie sera jugée à l’aune de critères objectifs, comme pour les autres candidats. Ces critères, formulés à Copenhague en 1993, portent essentiellement sur la démocratie et l’Etat de droit, les droits de l’homme, le respect et la protection des minorités, mais aussi sur les structures économiques.

C’est à partir du conseil d’Helsinki, en décembre 1999, que la Turquie est entrée dans la phase dite de « préaccession ». Le conseil de Copenhague, trois ans plus tard - au lendemain des élections législatives qui ont chassé les formations traditionnelles disqualifiées et porté au pouvoir l’AKP de Recep Tayyip Erdogan -, a rappelé ses positions antérieures. Etant donné que ce parti se réclame des valeurs de l’islam, la position du Conseil européen n’était pas innocente.

« DÉMOCRATIE MUSULMANE »

Depuis lors, l’AKP a tout fait pour se présenter comme une sorte de « démocratie musulmane », comme on parle de la « démocratie chrétienne » et, au grand étonnement de nombreux observateurs, son gouvernement a accéléré le rythme des réformes. Grande aussi fut la surprise de voir Ankara soutenir avec succès le plan onusien de réunification de Chypre, finalement rejeté par les Grecs. Le calendrier est clair : fin septembre, la Commission fera connaître son évaluation des progrès accomplis. Au conseil européen de décembre à Dublin, sur la base de ce rapport, la Commission se prononcera sur l’ouverture des négociations d’adhésion. Il convient de souligner que pareilles négociations sont par nature longues et extrêmement détaillées (...).

Comment, dans ces conditions, expliquer que, depuis bientôt deux ans, élites et opinions publiques européennes, particulièrement en France, soient entrées en guerre contre et beaucoup plus rarement pour la Turquie ? La réponse tient en un mot : la peur (...). L’évocation des Turcs renvoie à un passé lointain et confus où domine l’image d’un adversaire redoutable, engloutisseur de civilisations. La Turquie fait peur parce qu’aujourd’hui, avec une population de l’ordre de 70 millions d’habitants et une démographie en expansion, elle aurait vocation à disposer du groupe le plus nombreux au Parlement européen.

Surtout, elle est de religion musulmane. Et, plus encore depuis le 11 septembre 2001, l’islam fait peur. On voit bien, en France, combien il est difficile de concevoir une laïcité qui, si l’on ose dire, ne soit pas chrétienne. Enfin, on a peur des effets combinés des disparités économiques et de la libre circulation. Face à ces peurs où tout se mélange, on en revient inéluctablement à l’interrogation la plus fondamentale : qu’est-ce que l’Europe ?

Avec son sens aigu du moment opportun, Valéry Giscard d’Estaing, alors président de la Convention sur l’avenir de l’Europe, a lancé le débat en jetant un pavé dans la mare le 7 novembre 2002. Ramené à l’essentiel, son propos tient en une phrase lapidaire : « La Turquie est un pays proche de l’Europe, un pays important, qui a une véritable élite, mais ce n’est pas un pays européen » (...).
Impossible, donc, d’échapper à une réflexion sur l’identité de l’Europe. Je voudrais m’arrêter d’abord sur l’histoire du projet de l’Union européenne. Celui-ci n’a jamais été explicitement formulé d’une manière commune à tous les Etats membres. Dans la mesure où il l’a été implicitement, par exemple à travers les critères de Copenhague de 1993, cela n’a jamais été pour exclure a priori tel ou tel pays. (...) Avec la péninsule Ibérique, on n’a pas altéré, comme avec la Grande-Bretagne, la nature du processus d’intégration. En acceptant la Grèce, en 1981, la Communauté s’est scindée en deux morceaux, séparés par un ruban d’Etats alors communistes. Surtout, elle a débordé de la souche culturelle issue de la chrétienté d’Occident. Non seulement la porte a été ouverte à un univers culturel très différent, celui de l’autre chrétienté, mais encore et peut-être surtout à l’univers, à la fois plus vaste et plus flou, de l’Orient en général. Ce n’est pas la Grèce de Périclès qui a rejoint la Communauté, mais une unité politique marquée par quatre siècles de domination ottomane. C’est l’adhésion de la Grèce, voulue par Valéry Giscard d’Estaing, qui a ouvert la possibilité de celle de la Turquie.

Au lendemain de la disparition de l’URSS, une nouvelle vague d’élargissement a étendu l’Union à trois pays neutres. La diversité de l’Europe a encore augmenté, mais aussi peut-être son hétérogénéité. (...)
Il est temps de revenir à la question de l’identité de l’Europe. Cette question est par essence géopolitique.(...) Ainsi toute tentative de donner à l’Europe des « frontières naturelles » est-elle vouée à l’échec. L’Oural et même le Caucase, les détroits du Bosphore et des Dardanelles ne constituent des limites que par le regard qu’on leur porte.
De même, un bornage fondé sur des considérations historiques et culturelles peut être pour certains subjectivement décisif - comme pour ceux qui voulurent l’entrée de la Grèce dans la Communauté -, mais jamais objectivement, pour deux raisons complémentaires : d’abord, par définition, un tel bornage se réfère au passé et plus précisément à des discours sur le passé ; ensuite, ces discours s’appuient sur des raisonnements ad hoc et donc non falsifiables au sens de Karl Popper, ou alors, s’ils sont falsifiables, ils sont aisément falsifiés. (...) Il ne s’agit pas de sous-estimer le poids du passé sur le présent et sur l’avenir. Ce qui est en cause, c’est le déterminisme qui ferait dépendre le futur du passé, comme si les innovations et la liberté humaine n’avaient pas d’influence sur la construction du futur.

Si l’on veut se placer sur un terrain solide, il faut regarder l’histoire de l’idée d’Europe. Jean-Baptiste Duroselle l’a fait dans un texte intitulé « La genèse de l’idée européenne ». On y voit flotter le mot « Europe » depuis son apparition, dès le VIIe siècle avant Jésus-Christ, dans le sens d’une simple péninsule de l’Asie aux limites orientales arbitraires, jusqu’au chaos du premier XXe siècle dont est issu le dernier des grands projets géopolitiques européens, celui que nous regardons tous avec un mélange d’espérance et de scepticisme et qui exerce une fascination croissante sur le monde.
A défaut de trouver une réponse incontestable à la question de l’identité de l’Europe, peut-on au moins caractériser le projet géopolitique actuel de l’Union européenne ? La réponse tient dans quelques concepts interdépendants au point de former un système : réconciliation, démocratie, droits de l’homme, Etat de droit, respect et protection des minorités, laïcité, sécurité, solidarité, économie de marché.

Je me limiterai ici à quelques brèves remarques sur trois points particulièrement importants pour la question turque : le lien entre démocratie et minorités, la laïcité et la réconciliation. (...)

L’éclosion des nationalités et les rivalités coloniales sont les causes géopolitiques les plus fondamentales de la première guerre mondiale, et toute l’histoire européenne du XXe siècle a été marquée par une série dramatique d’« épurations ethniques ». C’est dire l’échec des Européens, jusqu’ici incapables de régler leurs problèmes de minorités.(...) L’immense espoir de demain est de rendre ces problèmes solubles dans l’Union européenne.

C’est ainsi qu’en application des critères de Copenhague la Turquie a pris, notamment dans le domaine linguistique, des initiatives vis-à-vis de l’importante minorité kurde dont elle niait auparavant l’existence au nom du principe kémaliste de l’indivisibilité de la Nation. S’il se confirmait donc, dans les dix à vingt ans à venir, qu’un pays comme la Turquie parvenait, du point de vue des conceptions occidentales, à des solutions viables pour ses minorités, principalement pour les Kurdes, il faudrait savoir y reconnaître une innovation d’une portée considérable.

J’en viens à la laïcité. Pour l’essentiel, la laïcité traduit dans les institutions politiques la séparation des affaires temporelles et des affaires spirituelles, une question posée depuis le temps du Christ (« Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu », Matthieu 22, 21) et formulée au Moyen Age comme la « théorie des deux glaives ». La laïcité marque aussi une rupture au moins intellectuelle avec le principe cujus regio ejus religio, principe d’ailleurs réversible, qui a dominé jusqu’à ce jour l’histoire politique des religions.
(...) Sur le plan spirituel, la laïcité contient une autre idée, également issue des Lumières, à savoir qu’il est possible de formuler une morale pratique universelle, sans références explicites aux religions. Sur le plan politique, la possibilité d’une morale laïque universelle a l’immense avantage d’assurer la compatibilité de tous les concepts à la base du projet géopolitique de l’Union européenne. Ce qui nous ramène à la République fondée par Atatürk, puisque celle-ci se veut laïque au sens le plus français du terme. La difficulté, c’est que la révolution kémaliste a ses gardiens, à savoir l’armée, jusqu’ici maîtresse du Conseil national de sécurité.

Pour satisfaire aux critères de Copenhague, la Turquie a modifié sa Constitution de façon à abolir les pouvoirs exécutifs, antidémocratiques, de ce Conseil, lequel en particulier pourra désormais être dirigé par un civil. Au nom de l’Europe, la Turquie court le risque, si ses espoirs étaient déçus, d’ouvrir ainsi démocratiquement un espace sinon la voie aux islamistes durs.

�UVRE DE RÉCONCILIATION

Reste la réconciliation. Les traités de Rome ont lancé l’�uvre de réconciliation, et aujourd’hui l’entrée de la Pologne en apparaît un complément majeur. Lorsqu’on bâtit des projets, on a le droit et même le devoir de rêver. Pourquoi donc ne pas rêver à une réconciliation entre Grecs et Turcs, entre les descendants de Byzance et ceux des Ottomans et, pour monter encore d’un cran dans l’ambition, entre les trois monothéismes ? A supposer qu’il existe aujourd’hui une chance, c’est par la Turquie qu’elle peut être saisie, et les musulmans arabes, en particulier, le savent.

Face à ces considérations, je reviens sur l’extension future de l’Union. L’essence du projet européen est donc la construction progressive d’un ensemble reposant sur l’adhésion à des principes ou à des valeurs dérivées des concepts dont j’ai parlé. Cette construction est un processus, dont l’accomplissement suppose la soumission à trois exigences. Il y a d’abord une condition d’absorption. Pour ne pas provoquer l’écroulement de l’ensemble, chaque phase d’élargissement doit être digérée. En particulier, le système institutionnel de l’Union doit être adapté et testé.
Deuxième condition : les pays candidats doivent démontrer, dans le détail et de façon objectivement vérifiable, leur disposition à adhérer effectivement aux concepts précédemment énoncés, formulés par les diplomates dans les critères de Copenhague.

Troisième condition : au terme des négociations d’adhésion, aucun Etat candidat ne peut être finalement accepté sans l’accord unanime des pays membres. A cet égard, la difficulté croît évidemment avec le nombre, et personne ne doute que, s’il s’agissait de ratifier maintenant un traité d’adhésion déjà signé avec la Turquie, les chances seraient à peu près nulles.

En fait, en spéculant à l’horizon d’une génération, ce qui est déjà beaucoup dans un monde aussi bouleversé que le nôtre, l’ensemble de ces conditions rend à peu près impensable tout nouvel élargissement massif. Au-delà, il faut d’autant moins se risquer à prévoir que l’espoir est un puissant moteur de progrès. A court terme, en tout cas, j’ai essayé de montrer que ce serait une faute grave de ne pas commencer les négociations, si le rapport de la Commission concluait positivement pour la Turquie sur la base des critères que nous avons nous-mêmes fixés. Nul ne peut prédire les conséquences de la crise politique majeure qui s’ensuivrait inéluctablement à l’intérieur de ce pays. Nationalistes anti-européens et islamistes relèveraient immédiatement la tête. Et puis, il faut le répéter : commencer n’est pas conclure.

Thierry de Montbrial pour Le Monde
Ce texte est la version abrégée d’une communication à l’Académie des sciences morales et politiques prévue le lundi 7 juin. Le texte complet pourra être consulté sur le site www.asmp.fr

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