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Une géopolitique pour l’Europe

Vers une nouvelle Eurasie ?

mercredi 12 mai 2004, par Pierre Behar

Editions Desjonquères, 1992, pp. 145-161

LE MONDE TURC

La définition de l’Europe et les religions du Livre

L’Europe n’aura de fondements économiques et stratégiques fermes - autrement dit un avenir - que si elle est assurée de son prolongement eurasien.

De ce prolongement eurasien, les Russies et la Sibérie ne sont que le premier élément. Le second est le monde turc.

Pas plus que vers le nord-est, on ne sait où, vers le sud-est, l’Europe s’achève. Si l’on prétend définir l’Europe par la tradition judéo-chrétienne, on obtient une définition de celle-ci qui englobe les Américains et les Néo-Zélandais, mais qui exclut les Albanais et les Bosniaques. Il est historiquement absurde et moralement contraire à l ’humanisme de mettre en rapport un continent donné avec une civilisation déterminée.

Ce préjugé repose de surcroît sur trois méconnaissances. Il méconnaît d’abord l’histoire de l’Europe elle-même. La philosophie et la science musulmanes jouèrent un rôle capital dans son développement : c’est par elles, au Moyen-Age, que l’essentiel de l’héritage de l’Antiquité, à commencer par la philosophie et la science grecques, fut sauvé et légué aux docteurs chrétiens. Si les savants musulmans avaient conservé ce précieux dépôt, c’est parce qu’eux-mêmes s’en étaient conçus comme les disciples.

Ce préjugé méconnaît ensuite la nature même de notre héritage spirituel. L’héritage biblique n’a pas enfanté deux, mais trois traditions religieuses : la judaïque, la chrétienne et l’islamique. II n’y a pas deux, mais trois religions du Livre. Les Européens de la Renaissance, tels Jean Bodin ou Guillaume Postel, le savaient parfaitement ; le Lessing de la parabole des trois anneaux aussi. Goethe prenait pour modèle le poète persan Hafiz pour composer son Divan occidental et oriental, à la fin duquel il invitait ses lecteurs à découvrir les splendeurs de la poésie musulmane : la connaissance de celle-ci, à son sens, devait venir compléter celle des classiques grecs et latins dans la culture de l’Europe moderne, qui ainsi seulement connaîtrait toutes les faces de la tradition à laquelle elle se rattachait. [1]

Enfin ce préjugé repose, en particulier, sur une méconnaissance de l’Islam turc. L’essence du monde arabe se définit par l’Islam : celui-ci est, dans son principe, son expression culturelle. L’Islam chiite, fondamentalement propre au monde iranien, exprime également l’essence de ce dernier. Il n’en va nullement de même pour le monde turc. Là, l’Islam est une religion d’origine étrangère, et seulement adoptée. Elle ne définit pas l’identité culturelle du monde turc.

C’est la raison pour laquelle celui-ci est le seul monde musulman dans lequel la vie civile puisse être réellement séparée de la vie religieuse. La laïcité de l’Etat turc moderne n’est pas un accident. C’est le résultat d’une longue tradition, qui plonge ses racines dans les siècles du Moyen-Age où les Turcs, descendus des hauts plateaux de Mongolie, se convertirent à l’Islam. Bien que leur Sultan prît au XVIe siècle le titre de calife, il pratiqua toujours l’Islam sans fanatisme. Dans toute l’histoire de l’Europe moderne, l’Empire ottoman fut le seul Etat, avec les Pays-Bas, où fût pratiquée une tolérance de fait. La tolérance des Osmanlis, qui fit de leur empire un refuge pour nombre de persécutés, était infiniment supérieure à celle d’un roi d’Espagne expulsant les Juifs et les Maures ou d’un roi de France révoquant l’Edit de Nantes. Les libertés que les Sultans étaient les premiers à prendre avec les prescriptions de l’Islam sunnite étaient révélatrices : ainsi, négligeant l’interdiction de représenter des êtres vivants, ils n’hésitaient pas à se faire peindre par les miniaturistes turcs ou les artistes italiens invités à leur Cour.

S’il est une véritable tradition propre à leur culture politique européenne, contenue en germe dans la division du pouvoir entre l’Empire et le Sacerdoce, et intensément développée depuis le XVIIIe siècle, c’est celle de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. L’esprit de la civilisation turque y est parfaitement conforme.

La définition de l’Europe et l’héritage gréco-latin

Certains tentent aussi de définir l’Europe par la tradition gréco-latine. Ils croient de la sorte en exclure la Turquie. A leur insu, ils l’y intègrent.

Les chrétiens considèrent que la prise de Constantinople par les Turcs, en 1453, marque la fin de l’Empire romain d’Orient. Aux yeux des Turcs, il n’en est rien. La cité prise, le Sultan revêtit immédiatement le titre de kaysar-i-Rum, de « César romain ». Certes, le nouvel Empereur était musulman. Mais ce trait, monstrueux au sentiment des chrétiens, n’avait à la réflexion rien de choquant. Auguste n’était pas chrétien. Si Charlemagne puis Othon le Grand en Occident, les basileus de Byzance en Orient, avaient pu, tout en étant chrétiens, se parer d’une dignité fondée par un païen, un musulman pouvait bien faire de même à son tour. Cela lui semblait même aller dans le sens de l’Histoire, puisque l’Islam, depuis Mahomet, s’est toujours considéré comme l’accomplissement du christianisme. Que l’Empereur romain d’Orient dût être chrétien était un préjugé précisément chrétien. Pour les Turcs, l’Empire romain d’Orient ne disparut pas en 1453, mais le 1er novembre 1922, avec l’abolition du sultanat et l’abdication de son dernier détenteur, Mehmet VI.

Au reste faudrait-il encore nuancer. Que l’Empereur romain d’Orient ne pût être musulman était un préjugé chrétien occidental. Les chrétiens d’Europe centrale et balkanique avaient à plusieurs reprises manifesté un autre avis. Au Moyen-Age, les princes de Serbie avaient reconnu la suzeraineté du Sultan, dont ils avaient été les vassaux très loyaux. A la bataille d’Ankara, en 1402, où Bajazet Ier avait été défait par Tamerlan, l’aile serbe de l’armée ottomane avait été la seule à se battre jusqu’au bout ; le prince serbe Lazarevic avait sauvé du désastre le descendant de Bajazet, couvrant sa retraite vers l’Europe, depuis laquelle il avait pu refaire en vingt ans la conquête de l’Anatolie : de sorte qu’à partir du XVe siècle, l’empire ottoman - ce que l’Europe persiste à ignorer - fut un empire européen qui avait refait la conquête de l’Asie. Sans la fidélité de ses sujets européens, elle n’eût pas été possible. Les Serbes n’avaient pas été les seuls à se soumettre au Sultan. En 1513, le prince de Roumanie lui faisait allégeance. En 1528, la majorité des magnats de Hongrie et de Transylvanie, devant choisir entre la suzeraineté des Habsbourg et celle des Osmanlis, choisirent cette dernière. Ils reconnaissaient les descendants d’Osman comme les véritables dépositaires de la dignité impériale romaine.

Il ne s’agit pas là d’arguties politiques. Il s’agit de réalités culturelles. La civilisation ottomane a été, certes, marquée par ses origines turco-mongoles. Il n’en est pas moins vrai que la culture à laquelle elle a donné naissance à Constantinople a été en grande partie la poursuite de la culture byzantine. On a remarqué depuis longtemps à quel point l’administration ottomane avait été la reprise de la grecque. Une brève considération du détail donne une idée de la mesure de cette filiation : « Les Turcs n’eurent qu’à emprunter au vocabulaire byzantin les formules les plus serviles. Le Sultan, comme le basileus, est le ’Maître de l’univers’. Pour lui, dans son empire, il n’y a que des esclaves (kul), de même que pour le basileus il n’y avait que des douloi.[...] Sans doute, dans l’organisation de leur empire, les Turcs ont pu emprunter beaucoup aux Cours de Bagdad, de Karakorum ou de Pékin : ils ont emprunté plus encore à l’Empire grec. Rien ne ressemble plus aux deux domestiques des scolae d’Orient et d’Occident que les deux beylerbeys d’Anatolie et de Roumélie ; au grand-domestique, que le grand-vizir ; au mégaduc, que le kapudanpacha ; au grand logothète, que le re’is-efendi ; aux autres logothètes, que les defterdars ; au juge du camp, krites tou phossatou, que le kadi-asker. Il serait facile de poursuivre l’assimilation pour toutes les variétés d’écuyers, veneurs, porte-verge, porte-sabre, porte-bouclier, notaires et proto-notaires, primiciers, huissiers, vestiaires, gens de l’étrier, de la cuisine, de la table, du lit, dont fourmillèrent les deux Cours. [...] Le Sultan délivre des hatti-cherif et des hatti-houmaïoun comme son prédécesseur chrétien des chrysobulles, également avec des caractères d’or, de pourpre ou d’azur. De même que les empereurs romains, après un grand succès, expédiaient à leurs alliés et vassaux leurs litterae laureatae, le Sultan annonce par des lettres de victoire la conquête de l’Egypte ou la prise de Rhodes. Dans les provinces, la différence n’était pas grande entre le thème byzantin et le sandjak ottoman, entre le stratège du thème et le bey du sandjak : sous d’autres noms, on retrouve les clisurarques, les turmarques, les comtes et les ducs de frontières des siècles byzantins. Les fiefs des stratiôtai ont leur analogue dans les timars et ze’amet, fiefs des spahis. » [2]

Cette reprise des traditions byzantines par le monde ottoman allait au reste bien au-delà de l’organisation de l’empire. Elle concernait toute l’étendue de sa culture, de sa musique à son art culinaire. Mais, par-delà l’univers byzantin, la civilisation ottomane se rattachait à celle de toute l’Europe. On sait, en architecture, l’influence de Sainte-Sophie sur les grandes mosquées à coupole construites par les Sultans. Ce que l’on omet d’ordinaire de remarquer, c’est que ces �uvres sont contemporaines des grandes églises italiennes à coupole de la Renaissance, et qu’elles expriment la même vision néoplatonicienne du monde. Les mosquées de Sinan expriment, dans un langage architectonique analogue, les mêmes conceptions que les projets de Bramante pour Saint-Pierre de Rome, qui, eux, ne furent pas menés à terme. Les expressions les plus achevées de l’architecture néoplatonicienne de la Renaissance européenne sont, à côté de Santa Maria della Consolazione à Todi, la mosquée de Soliman à Istanbul et la mosquée de Sélim à Edirne, la Süleymaniye et la Selimiye.

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les artistes italiens furent nombreux à faire le voyage dans la capitale du nouveau César musulman. Bellini est le plus célèbre, mais Léonard de Vinci lui-même exécuta le premier projet de pont sur le Bosphore, ce grandiose lien entre l’Orient et l’Occident : le symbole même de l’empire ottoman.

La Turquie moderne

De part leur civilisation, les Turcs étaient au moins aussi européanisés que les Russes étaient asiatisés.

Aussi leur intégration à la civilisation occidentale, au XXe siècle, se fit-elle sans problème. La République proclamée en 1923 permit, dès 1925, d’instituer un code civil sur le modèle suisse, un code pénal sur le modèle italien, un code commercial sur le modèle allemand ; la même année, l’obligation du mariage civil ; dès avril 1928, la séparation de la religion et de l’Etat ; en novembre 1928, l’alphabet latin ; en 1934, le droit de vote des femmes, plus de dix ans avant la France. Les fondements d’un Etat laïque et moderne étaient jetés. S’ils avaient pu l’être, c’était parce que, depuis le XVe siècle, la civilisation turque, sous des oripeaux musulmans, était profondément européenne. Reconnaissant ce fait, Turgut Özal a été le premier président de la République turque à se détourner de l’idéologie officielle qui avait présidé à sa fondation, et à déclarer que les Turcs modernes étaient les véritables héritiers de Byzance.

Aussi est-il dans la nature géopolitique des choses que ce peuple, que l’Anatolie tourne vers l’Ouest comme tous ses occupants précédents depuis la plus haute Antiquité, demande avec insistance, depuis 1959, son admission dans la Communauté européenne.

Le contrefort de l’Europe

Il est tout autant dans cette même nature géopolitique des choses que l’Europe accepte cette candidature. Bainville appelait la Turquie « l’un des lieux les plus importants du monde ». L’expression n’est en rien exagérée. L’admission de la Turquie en son sein est capitale pour l’Europe.

La Turquie est d’abord une puissance européenne à part entière. En possession de la Thrace orientale, elle est la première force des Balkans. En tant que telle, elle veille aux intérêts des populations héritières de la culture turque qui vivent dans cette région, en particulier celles de Bosnie-Herzégovine et de Macédoine. Elle leur a donné des assurances dans ce sens. Son importante présence militaire à ses frontières occidentales modère les ardeurs de ceux qui, notamment en Bulgarie, voudraient remodeler la carte politique de la région. Si une certaine tranquillité y règne encore, elle n’est due ni aux forces déliquescentes de Belgrade, ni à celles, insuffisantes, d’Athènes, mais bien à celles d’Ankara. Leur retrait permettrait un déferlement de violence au prix duquel la guerre entre Serbes et Croates serait peu de chose, et que la Grèce serait incapable d’endiguer. La clef des Balkans se trouve à Ankara.

Mais pas seulement. Par sa situation, la Turquie contrôle tout le flanc sud de l’ensemble constitué par les trois Républiques slaves orientales de Biélorussie, de Russie et d’Ukraine. De cet ensemble, l’avenir politique et les éventuelles évolutions stratégiques sont encore vagues. Certes, leurs intentions à l’égard de l’Europe ne semblent pour l’heure pas hostiles. Pour les maintenir dans ces bonnes dispositions, il ne saurait être superflu que la Turquie lie son sort à celui de l’Europe. Par sa façade maritime septentrionale, elle fait face à l’Ukraine et contrôle le mouvement de toutes les unités dans la mer Noire. Par le Bosphore et les Dardanelles, elle verrouille l’accès à la Méditerranée.

De la Méditerranée, la Turquie ne maîtrise pas seulement l’accès nord-est. Par son littoral sud, elle contrôle tous les mouvements de la Méditerranée orientale,et permet d’y intervenir rapidement. Par son littoral occidental, la Turquie, associée à la Grèce, domine la mer Egée. De même que, dans la paix des Balkans en général et le maintien du statu quo en Macédoine, les intérêts d’Athènes et ceux d’Ankara se rejoignent, de même la mer Egée, à partir de laquelle leurs deux pays pourraient être frappés en profondeur, présente pour eux le même intérêt vital. Leur sécurité commune ne peut être fondée que sur une collaboration étroite. S’il n’était qu’un pays qui devrait plaider pour l’association de la Turquie à l’Europe, ce serait la Grèce.

Enfin l’Anatolie est le grand contrefort de l’Europe vers le Proche-Orient. Par ses barrages sur l’Euphrate, elle va devenir la maîtresse des eaux dans toute cette région. La Syrie et l’Irak vont dépendre d’elle. Tant qu’elle fera face à l’Iran, les entreprises de celui-ci seront toujours limitées par sa présence. Au moins autant que dans les Balkans, la présence turque est une force de stabilisation considérable dans le Proche-Orient, dont il n’est nécessaire de rappeler ni l’importance ni la turbulence. On ne s’en rend pas bien compte, car jamais encore la Turquie n’est venue à faire défaut. Si tel devait être le cas, on verrait alors quel chaos se déchaînerait.

Le promontoire de monde touranien

Il n’y a pas que les Balkans et le Proche-Orient où la Turquie joue un rôle stabilisateur. La décomposition de l’empire russe lui en confère un bien plus vaste encore. Les Républiques turco-mongoles - le troisième cercle de l’empire - se sont irréversiblement détachées de lui. A côté du Tadjikistan, sunnite mais iranophone, et de l’Azerbaïdjan, turcophone mais chiite, le Kazakhstan, l’Ouzbekistan, le Turménistan et la Kirghizie ne sont que les divisions administratives imposées en 1924 par Moscou à l’ancien Turkestan russe. Celui-ci, en grande partie conquis sur la Chine, n’était que la moitié occidentale de tout le Turkestan, [3] dont la moitié orientale, connue sous le nom de Sin-Kiang, était demeurée au pouvoir de Pékin. En outre, le monde turco-mongol ne s’arrête pas là : il se prolonge, par-delà l’Altaï, vers la Mongolie, qui depuis la fin de l’empire russe, retrouve également les chemins de l’indépendance. Ces pays sont les tronçons de l’immense empire des nomades mongols, que ses voisins chinois et russe avaient, au terme de siècles de luttes, sédentarisés de force et morcelés. C’était l’empire « touranien », ainsi appelé d’après le persan, qui désignait du terme de « Touran » les peuples vivant au Nord de la Perse, elle-même dénommée « Iran ». Les rêves d’une résurrection de l’empire pantouranien ou panturc avaient enfiévré plus d’un esprit au tournant du siècle, et, dans le vain espoir de le reconstituer à la faveur de la désagrégation de l’empire tsariste, Enver Pacha était allé chercher la mort, sabre au clair, dans les tourbillons de neige de la plaine turkestane. Son pragmatique rival qu’était Atatürk avait apparemment répudié de tels rêves pour se consacrer à la création de l’unique Turquie. Pourtant, vers la fin de sa vie, il avait prédit, à l’étonnement de ceux qui l’écoutaient, la renaissance du monde touranien : « Un jour, le monde verra avec stupeur s’éveiller et se mettre en marche cet empire invisible qui gît, encore ensommeillé, dans les flancs de l’Asie. » [4] La réalisation de cette prédiction s’accomplit sous nos yeux. Elle sera un des traits majeurs de l’entre-deux-siècles.

Ce monde pan turc est le troisième Islam. Jusqu’à présent, il y avait deux pôles islamiques au Proche et au Moyen-Orient : le monde arabe sunnite, le monde iranien chiite. Issu des décombres de l’empire russe, se révèle un troisième pôle : le touranien sunnite. Contrairement aux deux autres, la religion n’exprime pas l’essence de son identité culturelle. Ce trait, qui a permis la séparation, en Turquie même, de l’Etat et de la religion - on ne peut, en Islam, parler d’« Eglise » -, est aussi ce qui a permis au Turkestan occidental de rester durant plus d’un demi-siècle intégré à l’Union soviétique, qui imposait une distinction du spirituel et du temporel. Si l’on voit les peuples du Turkestan se tourner vers l’Islam, la raison en est la même que celle qui ramène les populations de l’Europe de l’Est vers leurs hiérarchies ecclésiastiques, catholiques, ou orthodoxes : la faillite du socialisme, non remplacé, en tant qu’idéologie, par le libéralisme. Le phénomène ne signifie en aucune façon que le monde turco-mongol conçoive l’Islam comme consubstantiel à son être. La contre-épreuve est administrée par la Mongolie extérieure, qui n’a nul besoin de l’Islam pour affirmer son identité nationale.

Aussi le Turkestan occidental est-il présentement l’enjeu d’une prodigieuse lutte d’influence. Elle oppose la Turquie d’une part, vers laquelle les Turco-Mongols d’Asie centrale, qui partagent sa culture et sa langue, se tournent naturellement, l’Iran d’autre part, qui, championne de l’Islam, tente de faire basculer le monde turkestan dans sa sphère d’influence. Le monde iranien a, dans ce jeu, deux graves faiblesses. La première est que, hormis le petit Tadjikistan, le Turkestan est massivement turcophone ; la seconde est qu’à l’exception de l’Azerbaïdjan, il est entièrement sunnite. A priori donc, la balance pencherait nettement en faveur de la Turquie.

Mais, pour que le modèle occidental qu’elle propose aux peuples du Turkestan soir adopté par eux, il manque à la Turquie le dernier argument, le seul décisif : son acceptation par les Occidentaux sur un complet pied d’égalité, concrétisée par son admission dans la Communauté européenne. Telle est la difficulté à laquelle les diplomates turcs se heurtent à Alma-Ata, à Tachkent ou à Achkhabad. Aussi le rejet de la Turquie par l’Europe aurait-il des répercussions aux dimensions mondiales. Il persuaderait les Républiques du Turkestan que la voie suivie depuis 1923 par la Turquie était l’effet d’un mauvais choix, et ils se rejetteraient vers les adversaires de la civilisation occidentale. Une telle réaction se développerait sans peine : aux yeux du Turkestan, l’Occidental est le Slave, auquel il doit l’humiliation de la colonisation et la ruine de son économie. Le Turkestan n’aurait pas d’ailleurs pour seul choix de se tourner vers l’Iran. La Chine, à laquelle la majeure partie du Turkestan avait été arrachée par les Russes, n’a jamais abandonné ses revendications sur cette région. Son but n’a pas laissé d’être la réunification, sous son égide, du Turkestan occidental et du Turkestan oriental. On tend à l’oublier, car, depuis la décomposition de l’empire soviétique, Pékin observe un mutisme absolu. Cet immense silence, si prodigieusement oriental, est un des actes politiques majeurs de notre entre-deux-siècles.

Quand on considère que l’ensemble de ces peuples représente 60 millions d’hommes, dont l’accroissement annuel le plus faible est, au Kazakhstan, de 1,1%, et le plus fort, au Turkménistan, de 7,5%, et que l’on se rappelle que le Kazakhstan est une puissance nucléaire, on mesure l’ampleur de l’enjeu.

L’alternative

L’alternative est claire. Jusqu’à présent, chaque fois que la Turquie a été repoussée par l’Europe, elle a connu deux tentations : se rapprocher de la Russie - elle l’a encore fait en 1990, après le refus de sa demande d’admission dans la Communauté européenne - ou se recentrer sur l’Islam. A présent, elle a en outre les moyens d’une troisième attitude : devenir le promontoire d’un monde touranien hostile à l’Occident en général, à l’Europe en particulier. Au demeurant, les trois politiques ne s’excluent pas : la Turquie peut très bien passer des ententes avec une Russie humiliée par une Europe qui lésine sur son aide, se rapprocher des pays arabes qui ne portent pas l’Occident dans leur c�ur, et s’unir au monde pantouranien qui naît en Asie centrale. De la part de cette maîtresse de la Méditerranée orientale, de surcroît puissance balkanique, on voit ce qu’un tel revirement pourrait coûter à l’Europe. La Communauté européenne avait calculé, en 1989, que l’adhésion de la Turquie exigerait un doublement des fonds structurels d’aide au développement. Les calculs, repris à présent, donneraient sans doute des résultats inférieurs. Mais, quels que soient ceux-ci, le prix serait bien faible, comparé à celui qu’imposerait tôt ou tard à l’Europe le rejet du monde touranien. L’inconscience présente de l’Europe n’a d’égale que celle dont elle fit preuve à l’endroit de l’Iran avant la chute du Shah.

L’autre terme de l’alternative est radicalement inverse. La population de la Turquie, légèrement supérieure à 35 millions en 1970 a dépassé les 56 millions en 1990. Son développement économique spectaculaire parvient à peine à nourrir toutes les nouvelles bouches. L’entrée dans la Communauté européenne permettrait, par les aides qu’elle apporterait au pays, d’accomplir les progrès économiques décisifs qui, élevant le niveau de vie de façon significative, permettrait de freiner l’expansion démographique. Ces deux conséquences donneraient à leur tour les moyens d’apaiser le problème kurde - en grande partie drame de la pauvreté -, et, partant, de stabiliser la vie politique intérieure du pays. Par ailleurs, l’entrée de la Turquie dans la Communauté européenne aiderait à dénouer la crise chypriote. Enfin, en tant que phare du monde turkestan, la Turquie constituerait le lien entre l’Europe et ce dernier, dont elle aiderait à faire une sorte de ceinture de sécurité entre la Sibérie au nord, les mondes iraniens et chinois au sud.

La Turquie est à la croisée du Vieux Monde. A l’ouest, elle regarde vers le monde européen ; au nord, vers le monde russe ; au sud, vers le monde arabe ; à l’est, vers le monde touranien. Il ne faut pas qu’elle devienne le coin, enfoncé dans l’Europe, de trois mondes hostiles. Il est essentiel pour l’Europe qu’elle soit contrefort et son prolongement vers l’Asie centrale.

Les nécessités géopolitiques ont pour propre d’être immuables. Comme dans l’Antiquité, les frontières de l’Europe doivent, vers l’Orient, être fixées au terme de l’Anatolie, où Hadrien, dans sa sagesse, avait arrêté les limites de l’Empire romain. Comme vers le Nord-Est, la survie de l’Europe ne peut, vers le Sud-Est, être assurée que par le constitution d’une Eurasie.

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Notes

[1Au 20e siècle, le grand islamologue français Henry Corbin appelait encore de ses voeux la venue d’une culture embrassant tout l’héritage des peuples du Livre : « On souhaite l’avènement d’un humanisme intégral, un état de choses où il soit possible de sortir des horizons de nos programmes classiques, sans faite figure de ’spécialiste’ qui étonne et fatigue l’honnête homme par ses allusions incompréhensibles. Nous avons une idée courante du Moyen-Age ; tout le monde sait qu’il y a eu une philosophie ’arabe’ et une science ’arabe’ [c’est-à-dire musulmanes, aussi bien arabes que persanes ou turques], sans pressentir qu’il y a eu beaucoup plus, et que dans ce ’beaucoup plus’ il y a une somme d’expérience humaine dont la méconnaissance n’est pas étrangère aux désespérantes difficultés de l’heure » (L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ’Arabi, Paris, 1958, pp. 29-30)

[2Alfred Rambaud, L’Empire ottoman. L’apogée (1481-1566), in : E. Lavisse & A. Rambaud (éd.), Histoire générale du IVe siècle à nos jours, IV, Paris, 1894, pp. 750-751.

[3La forme « Turkestan » n’est que la version anglaise, reprise inchangée en français, de la formule véritable « Turkistan ». Pour une histoire complète des déchirements du Turkestan entre la Russie et la Chine du 18e au 20e siècle, cf. Baymirza Hayit, Turkestan zwischen Rusland und China. Eine ethnographische, kulturelle und politische Darstellung zur Geschichte der nationalen Staaten und des nationalen Kampfes Turkestans im Zeitalter des russischen und chinesischen Expansion vom 18. bis ins 20. Jahrhundert, Amsterdam, 1971.

[4Cité in : Benoist-Méchin, Mustapha Kemal ou la mort d’un Empire, Paris, 1954, CIX, p. 403.

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