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Turquie : Le processus des mémoires

jeudi 16 octobre 2008, par Bernard Dreano

Ege TemelkuranLe livre Agrinin Derinligi (La profondeur de l’Ararat)* d’Ece Temelkuran est parmi les meilleures ventes en Turquie depuis sa parution en juin dernier, ce qui n’est pas un mince événement compte tenu de son sujet. L’ouvrage traite en effet d’un sujet tabou, la relation turco-arménienne.

Ece Temelkuran est une jeune auteure et journaliste très connue en Turquie, notamment pour ses éditoriaux dans le quotidien Milliyet et ses enquêtes sur les sujets « chauds » du Venezuela au Liban, en passant par les quartiers difficiles de la banlieue d’Istanbul ou le Kurdistan d’Irak. Elle a réalisé en 2006 une série de reportages sur l’Arménie et la diaspora arménienne (en France et aux Etats-Unis notamment).

Dans son livre, elle raconte comment ce sont déroulés ces reportages, ou plutôt, ce qu’elle à ressenti pendant qu’elle les réalisait, les questions provoquées par ses rencontres, la relation entre Arméniens et Turcs et le poids des drames historiques et des mémoires douloureuses (en particulier bien sur celle de 1915). Le livre est aussi une sorte de parcours qui la conduit à s’interroger sur ce que signifie aujourd’hui « être turc ». Une réflexion sur mémoire et identité, d’Erevan à Paris et New York, qui est aussi une leçon d’humanité. Après avoir publié ses reportages, Ece Temelkuran avait longuement parlé de l’expérience humaine et politique que constituaient cette confrontation des identités turques et arméniennes, avec son ami le journaliste arménien de Turquie Hrant Dink. Quelques heures avant d’être assassiné (en janvier 2007) ce dernier l’avait convaincu de l’importance de relater cette expérience dans un livre.

Le grand historien, sociologue et philosophe anglais Théodore Zeldin, qui a eu le privilège de lire le manuscrit pendant sa rédaction en 2007-2008 a écrit à ce sujet : « Il ne s’agit pas d’un récit de voyage ordinaire, bien qu’on puisse le lire ainsi, car il est écrit comme un roman. Elle ne se contente pas de rapporter les attitudes et les opinions de diverses catégories d’Arméniens. Le sujet secondaire du livre devient progressivement le sujet principal. Il semble que tout le suspense du livre va être de savoir si, après avoir entendu ce que les arméniens ont à dire, elle va accéder à leur demande de repentance à propos du génocide. On la sent confrontée à ce dilemme qui parait insoluble. Mais son enquête prend progressivement un sens plus profond et plus universel. La Turquie est loin d’être le seul pays qui a construit des mythes sur son identité et sur ce qu’il a fait dans le passé. Ece Temelkuran dissèque le processus qui produit les mémoires nationales vraies et fausses et pourquoi elles sont revendiquées. A la fin elle trouve sa propre solution et la manière de laisser ces mémoires en paix. Elle n’y parvient pas par l’analyse politique froide, elle écrit à propos d’émotions profondes et elle n’oublie jamais à quelle point elles sont enracinées : chacune de ces phrases reflète la peine, de doute, la peur. Ce livre transforme la vieille querelle arméno-turque en drame humain »

Le livre devrait être traduit prochainement en anglais et en allemand et on attend avec impatience une édition française.

* Ece Temelkuran : Agri’nin Derinligi, Everest yayinlari, Istanbul 2008

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