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Turquie : La justice veut fermer le parti du pouvoir

dimanche 16 mars 2008, par Jérôme Bastion

Logo de l'AKPLe procureur général de la Cour de cassation a introduit auprès de la Cour constitutionnelle une requête en interdiction du parti au pouvoir. Accusé d’« activités anti-laïques », le Parti de la justice et du développement (AKP) du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan pourrait être victime de la récente libéralisation du foulard islamique dans les universités. Jusqu’au président de la République, Abdullah Gül, ses dirigeants risquent jusqu’à 5 ans de bannissement de la vie politique.

La condamnation est générale, à la hauteur d’ailleurs du « choc » (comme le qualifient les journaux Milliyet et Hürriyet) suscité par l’ouverture de cette procédure judiciaire spectaculaire, sans précédent par l’ampleur des bouleversements qu’elle entraînerait à la tête du pays. 71 dirigeants de l’AKP pourraient en effet être condamnés par une interdiction de toute activité politique durant 5 ans, à commencer par le président de République et le Premier ministre, et jusqu’à une dizaine de maires ! Un véritable séisme politique qui irait bien au-delà des précédentes fermetures de partis politiques qui se chiffrent déjà à 24 au cours des 45 dernières années.

« Il faut bien réfléchir à ce que cela peut apporter ou enlever à la Turquie », réagissait à chaud le chef de l’Etat, Abdullah Gül, vendredi soir. Le lendemain, alors que la capitale était, ironie du sort, secouée par un véritable tremblement de terre (magnitude 4,9 sur l’échelle de Richter), le chef du gouvernement était loin… Pas en fuite, bien sûr, bien au contraire : conformément à son programme, il célébrait un anniversaire en forme de pèlerinage dans la circonscription du Siirt (sud-est), où, 5 ans auparavant, il avait été élu député, accédant ainsi aux fonctions de Premier ministre. « Je vous avais dit que le chemin serait long et étroit, a-t-il lancé à ses supporters, mais personne ne pourra nous faire dévier de ce chemin ! ».

« Ce procès ne vise pas l’AKP, mais plutôt la détermination nationale, a ajouté M. Erdogan, alors que nous avançons dans la direction montrée par le Mustafa Kemal Atatürk, vers l’Union européenne ». Une marche parfois forcée qui ne plait pas à tout le monde, puisque l’opposition social-démocrate n’a eu de cesse de critiquer, voire de bloquer ces réformes pro-européennes qui reviennent à « brader les intérêts du pays » , selon le Parti républicain du peuple. Le CHP est d’ailleurs le seul parti à justifier la procédure judiciaire ouverte contre le parti de gouvernement, affirmant par exemple, par la voix de son vice-président, Mustafa Özyürek, que « les avertissements (à l’égard de l’AKP) n’ont pas manqué, et que personne ne peut renier le système ».

Complot pour instaurer la charia

Cette déclaration en forme d’aveu signifie l’abandon de la laïcité ou les « activités anti-laïques », comme l’en accuse le procureur général de la Cour de cassation dans sa plainte. Mais pour le journaliste Mehmet Altan, ces poursuites ne s’expliquent « ni par des raisons politiques, ni par des raisons sociologiques, ni par des raisons économiques, mais par le simple fait que l’appareil kémaliste (cœur et défenseur auto-proclamé de ce « système ») refuse de laisser le pays sous l’entier contrôle de ce parti » issu de la mouvance islamiste. Rattrapé (à tort ?) par son passé, l’AKP et ses dirigeants sont donc taxés de complot contre les principes laïques pour instaurer la charia, la loi coranique.

A preuve, le volumineux dossier à charge présenté par le procureur Abdurrahmane Yalçinkaya, dont les plus de 1 000 pages égrènent les indices de cette dérive fondamentaliste : vote de l’amendement libéralisant le voile à l’Université, tentative de créer des zones urbaines « sans alcool », refus par certaines mairies d’afficher des publicités montrant des femmes en maillot de bain, transport gratuit de lycéennes voilées dans des établissements confessionnels ou encore déclarations d’élus promettant d’élargir l’autorisation du port du voile à la fonction publique… Si les observateurs de la vie politique locale ne se disent pas franchement surpris par l’initiative de ce haut magistrat, après des mois de bras de fer et la tentative l’an dernier d’annuler les élections législatives et surtout présidentielles, ils sont en revanche mitigés sur les chances de réussite de la procédure. Sentant probablement la menace se préciser, l’AKP avait durci les conditions permettant la fermeture des partis politiques : il faut une majorité de 7 votes sur 11 juges pour approuver cette décision.

Mais il faut auparavant que la Cour constitutionnelle juge la plainte recevable, ce qui n’est pas encore certain ; une décision contraire lui éviterait d’ailleurs d’avoir à statuer sur un sujet éminemment politique et hautement sensible. Saisie au printemps dernier d’une demande d’annulation du scrutin présidentiel, elle avait d’abord suivi la requête du procureur, puis finalement validé le scrutin, dans un joli pas de deux. « C’en est trop ! Et puis quoi, encore ? », demandait samedi le journal Radikal ; « Fermez le Parlement, pendant que vous y êtes ! », renchérissait Sabah. L’opposition politique – hormis le CHP – dénonce elle aussi l’absurdité de ce « déni de démocratie ». Il n’est pas encore trop tard pour éviter que la Turquie plonge dans le chaos, mais pour les défenseurs de la laïcité, apparemment prêts à renoncer à la stabilité de leurs institutions, il est surtout encore temps de barrer la route à la charia.

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