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Le vrai visage de la Turquie

mardi 8 janvier 2008, par Sergio Romano

Un séminaire italo-turc, organisé par l’Union d’amitié entre les deux pays, s’est déroulé il y a quelques jours à Istanbul dans le palais de Venise, ancien siège des baillis que la « Sérénissime » envoyait auprès du sultan.

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Après la disparition de la République et la fin des guerres napoléoniennes, le palais fut acquis par la diplomatie autrichienne qui le restaura dans le style néoclassique. Repris en main par l’Italie à la fin de la Première Guerre mondiale, il a été son ambassade jusqu’à la création de la République turque et au déplacement de la capitale à Ankara. Mais les portraits des doges, des baillis et des amiraux vénitiens accrochés aux murs du palais en font toujours un lieu symbolique dans l’histoire des liens qui se sont noués au fil des siècles entre la République de Venise et l’Empire ottoman.

Telles étaient sans doute les sensations des journalistes italiens et turcs qui s’étaient réunis pour écouter, entre autres, le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, le ministre des Finances, l’ancien ministre du Culte et le vice-secrétaire de l’AKP, le parti Justice et Développement. Démocrate et musulman, c’est le parti au pouvoir depuis les élections de 2002 et qui a récemment placé un de ses hommes les plus intelligents, l’ancien ministre des Affaires étrangères Abdullah Gül, à la tête de l’Etat. Ils étaient dans le lieu qui partage avec la tour de Galata la réputation d’être le plus italien d’une ville où les marchands vénitiens et génois étaient chez eux.
Tout le monde a rapidement compris, toutefois, que la France était assise, comme le « convive de pierre », dans un coin de la salle. Tous les participants turcs, à commencer par Recep Tayyip Erdogan, ont saisi l’occasion pour déplorer, directement ou indirectement, l’attitude du gouvernement français et de Nicolas Sarkozy à l’égard de leur pays. Il fallait par conséquent, dans ces circonstances, essayer de comprendre quelles auraient été les orientations de la politique étrangère de la Turquie au cas où les négociations pour l’adhésion du pays à l’Union européenne se termineraient par un échec. Mais lorsqu’un journaliste italien a posé la question, tous les ministres turcs ont refusé de prendre en considération une telle hypothèse.

Ils auraient pu rappeler que la Turquie n’est pas dépourvue d’alternatives. Elle est la plus grande puissance d’une région hautement stratégique puisqu’elle comprend la mer Noire, la mer Caspienne, le Caucase, l’Asie centrale et le Moyen-Orient arabe. Si l’Europe lui fermait ses portes, d’autres portes s’ouvriraient immédiatement. Mais le gouvernement craint que tout discours sur les alternatives de la politique étrangère de la Turquie soit interprété comme la preuve d’un engagement européen tiède et opportuniste.

Cette insistance, en dépit de la position française, s’explique par la stratégie politique et économique du gouvernement. Erdogan sait que les négociations avec l’Union européenne et la perspective de l’adhésion ont un double effet positif. Elles soutiennent une croissance considérable : 7 % du produit national brut dans les dernières années. Elles réduisent le pouvoir des militaires dans le système politique du pays. Avec la croissance, en particulier, de nouvelles couches sociales font leur apparition dans la société. Elles sont à la fois dynamiques, capitalistes et musulmanes : une bourgeoisie très différente de celle qui a caractérisé la Turquie d’Atatürk.

Il est peut-être bon de rappeler que la stratégie de Recep Tayyip Erdogan n’est pas seulement utile pour la Turquie. Elle nous assure que l’islamisme turc sera européen et qu’il existera, grâce à la Turquie, un islam compatible avec nos traditions civiles et culturelles.

Sergio Romano est historien et éditorialiste.

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Sources

Source : « Les Échos », 26 décembre 2007.

http://www.lesechos.fr/info/analyse...

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