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La vieille Europe et nous

mercredi 6 octobre 2004, par Nedim Gürsel

Libération - 05/10/2004

Une Union européenne multiculturelle ne peut se réaliser sans la Turquie, pays laïque et démocratique.

Vous connaissez la légende. Europe était la fille d’Agénor, roi de Phénicie. Zeus tomba amoureux d’elle, se métamorphosa en taureau blanc pour l’enlever et la transporta en Crête. Elle était donc belle à l’époque des dieux de l’Olympe. Depuis elle a quelque peu vieilli et mal vieilli, dirai-je, aux dires d’un certain Donald Rumsfeld, ministre de la Défense américain. Qualifier l’Europe de « vieille » ne doit pas être à mon sens une critique aux yeux des habitants de notre continent, mais il en va tout autrement de la part d’un vieux politicien va-t-en-guerre qui croit probablement à la jeunesse éternelle de sa nation. Ce reproche fait à la France et l’Allemagne qui n’ont pas suivi la première puissance mondiale dans sa croisade contre un pays musulman, cache en vérité un complexe d’infériorité. Celui d’un pays qui est peut-être conscient de sa supériorité militaire, mais qui n’a pas réussi à intégrer entièrement les valeurs civilisationnelles. Ce qui se passe tous les jours en Irak et ce que nous montrent les chaînes de TV indépendantes le prouve.

Quand la Turquie a basculé dans le camp occidental au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, nos dirigeants eurent l’ambition de transformer le pays en une « Petite Amérique ». Ils échouèrent bien sûr et furent contraints d’accepter un rôle de pion ou encore de gendarme, ce qui leur donnait tout de même une certaine fierté. Aujourd’hui, issus d’un mouvement islamiste et tout en se disant « démocrates conservateurs », ils expriment leur désir d’Europe que je partage, mais qui contredit, cela va de soi, les propos de Rumsfeld. Celui-ci aurait pu nous reprocher dans son élan de jeune séducteur, de vouloir convoler avec une vieille dame, ce qui remettrait en cause notre réputation d’anciens polygames. Vieille ou pas, l’Europe nous fascine et nous, les Turcs, la désirons plus fort que jamais. Les spécialistes de la Turquie vous diront pourquoi et les adversaires de son adhésion à l’Union européenne feront en sorte que « le fleuve de l’islam n’entre pas dans le lit de la laïcité » selon les propos quelque peu déplacés du Premier ministre français. Quant à moi, je voudrais réfléchir sur les conséquences d’un tel désir mais aussi plaider pour un dialogue des cultures, autrement dit pour une Europe multiculturelle dont personne ne parle depuis belle lurette.

En novembre 1991, à l’occasion du Carrefour des littératures européennes organisé à Strasbourg par Christian Salmon, futur secrétaire du Parlement international des écrivains, nous étions nombreux à signer un manifeste intitulé l’Autre, une idée neuve en Europe. Depuis, cette idée ne semble pas avoir fait son chemin. Au contraire, le discours du rejet et du repli sur soi-même domine la scène politique mais aussi certains esprits pourtant éclairés. En juillet dernier, dans le cadre des Journées de Pétrarque à France Culture, un historien français a dit que « l’Europe devait avoir des frontières solides délimitées par les cathédrales ». Il semblait avoir oublié qu’à l’intérieur de ces frontières se profilent encore à l’horizon des coupoles byzantines, en l’occurrence dans un pays européen qui s’appelle la Grèce et qui est notre voisin. Je dois avouer que de tels discours, de plus en plus présents dans les milieux intellectuels, me déçoivent. Car je pense que la France, le pays de Voltaire et des Lumières qui m’a accueilli quand mes livres étaient interdits en Turquie, doit être plus ouverte et un peu moins « catholique » par rapport à l’élargissement de l’Europe.

Certes l’élargissement de l’Europe vers sa périphérie se fait progressivement, mais la probabilité de l’adhésion de la Turquie réveille les vieux démons que je croyais disparus à jamais, surtout en France où vit une communauté turque importante avec ses nombreux intellectuels et artistes. On dirait qu’outre ses lacunes en matière de démocratie et de droits de l’homme (qui sont renforcés depuis les réformes du gouvernement de Recep Tayyip Erdogan), la Turquie fait peur, qu’elle réveille les vieux fantasmes ancrés dans l’inconscient collectif. S’il est aujourd’hui un spectre qui hante l’Europe après le communisme, c’est bien le Grand Turc, musulman de surcroît, l’Autre par excellence, qu’il conviendrait de repousser jusque-là d’où il est venu. La légende dite de « l’arbre solitaire », une vieille légende byzantine, désigne ce lieu comme « les limites du monde civilisé ». Or c’est justement à partir de cette limite que l’idée d’une Europe multiculturelle et dont je partage les valeurs me semble intéressante.

Pour échapper à ce rejet, à cette clôture de l’identité qui prend source dans le discours des « turco-sceptiques », il faudrait calmer le jeu en affirmant que « nous ne sommes peut-être pas comme vous nous voyez, mais nous sommes comme nous vous voyons ». Car le 17 décembre prochain, le Conseil européen donnera une date à la Turquie pour entamer les négociations d’adhésion, j’en suis persuadé. Alors, il faudrait un jour compter avec ce pays à la fois si proche et lointain. La diversité culturelle en Europe à laquelle les dirigeants français semblent encore tenir un petit peu, ne peut se réaliser sans l’apport d’un pays musulman, le seul qui soit laïc et démocratique. Dans quelques années « La vieille Europe » aura besoin de sa population jeune et dynamique. Débarrassée de ses vieux mythes fondateurs, cause de ses malheurs, elle pourra alors progresser. Si la vieillesse est signe de sa maturité et de sa sagesse, la jeunesse est son avenir.

PAR NEDIM GURSEL écrivain turc, directeur de recherche au CNRS.
Dernier ouvrage paru : Au pays des poissons captifs, éd. Bleu-autour, 2004.

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