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DSK, l’Europe et la Turquie

Entretien

dimanche 29 octobre 2006

Source : Le Meilleur des Mondes

La campagne des « primaires » bat son plein à gauche. Au-delà des lieux communs, des positionnements tactiques et médiatiques comme des atermoiements démagogiques et des déclarations lénifiantes, Turquie Européenne tenait à consacrer un bref mais utile éclairage à la position de Dominique Strauss-Kahn sur un sujet qui n’est pas sans intéresser notre association. Tout en notant la constance et l’audace d’un engagement, d’une vision de l’Europe sur laquelle il s’explique sans fard depuis des années.

[...]

- Je voudrais aborder la question de l’Europe. Le non français au référendum sur la constitution européenne a plongé l’Union dans une crise profonde dont elle ne s’est, pour l’instant, pas relevée. Quels sont les grands chantiers prioritaires à vos yeux pour relancer le projet européen et réconcilier les Français avec l’Europe ?

D. STRAUSS-KAHN. La grande priorité, aujourd’hui, c’est d’avoir à la tête de l’État en France quelqu’un qui considère que l’Europe est l’une de ses priorités. Ce que nous vivons depuis onze ans - avec une situation ambiguë pendant la période de cohabitation - c’est exactement le contraire. Il n’est pas besoin de remonter à l’appel de Cochin pour s’en rendre compte : l’actuel président de la République ne considère pas la construction européenne comme l’une de ses missions historiques. C’est le moins que l’on puisse en dire, et on en voit les conséquences aujourd’hui.

Le couple franco-allemand

Pour ma part, je suis convaincu que la bonne santé de l’Europe se mesure à la capacité de ses dirigeants d’imaginer son avenir. Je continue de penser que le couple franco-allemand demeure irremplaçable pour faire progresser le système européen - même s’il doit s’ouvrir aux autres États membres et même s’il faut adapter ses modalités de fonctionnement. Or, aujourd’hui, le couple franco-allemand n’existe plus, nous sommes bien obligés de constater sa mort clinique. C’est d’ailleurs, selon moi, l’une des causes principales de la léthargie dans laquelle se trouve la construction européenne. Il est donc urgent de renouer avec nos partenaires allemands pour retrouver cette impulsion en mettant sur la table ce que sont, je crois, les trois principaux problèmes à traiter. D’abord, bien sûr, celui de l’identité européenne qui touche notamment à la question des frontières.

Ensuite, le problème de l’efficacité ou plutôt de l’inefficacité économique du système européen : la promesse européenne qui était largement économique n’a pas été tenue et le « non » français est venu sanctionner cet échec. Enfin, la capacité de l’Union à peser diplomatiquement et militairement sur les affaires du monde et dans la gestion des conflits.

Pour résumer : qui sommes-nous et que voulons-nous faire ? Comment créer des richesses pour y parvenir ? Et comment porter notre message dans le monde ? Voilà les trois grandes questions, les trois chantiers que le prochain président de la République devra reprendre pour relancer l’Europe. Si, à l’évidence, la France à elle seule ne suffit pas à construire l’Europe, une chose est sûre, rien ne peut se faire sans la France.

- Dans le débat sur les frontières de l’Europe, vous n’êtes pas d’accord avec Nicolas Sarkozy. Le ministre de l’Intérieur ne cache pas son hostilité à l’entrée de la Turquie dans l’Union, au nom de l’Europe politique qu’il appelle de ses vœux. Cette Europe politique, intégrée, serait, selon lui, incompatible avec la Turquie tant d’un point de vue démographique, géographique que religieux. En quoi votre approche, votre vision de l’Europe, diffère-t-elle de celle de Nicolas Sarkozy ?

D. STRAUSS-KAHN. L’argument religieux me semble totalement intenable. Le jour où la Bosnie aura adhéré, on ne pourra plus dire qu’un pays à majorité musulmane ne peut pas faire partie de l’Union. Or il ne fait aucun doute que la Bosnie nous rejoindra un jour. L’argument démographique me paraît difficilement acceptable. Ce n’est pas parce qu’un pays, à lui seul, compte soixante-dix millions d’habitants que l’on a là un argument pour le récuser : même les critères de Copenhague ne considèrent pas qu’une natalité trop forte interdise d’adhérer à l’Union ! Reste l’argument géographique, avancé par un certain nombre de gens, sur le thème « ce n’est pas l’Europe ».

Je raisonne autrement, en partant du long terme et en privilégiant les données géopolitiques, et géoéconomiques. Si on imagine le monde dans cinquante ans, il y aura probablement un très grand ensemble dominé par la Chine, dont on devine à peu près les frontières ; il y aura un très grand ensemble autour du sous-continent indien ; il y aura un très grand ensemble nord-américain, qui s’étendra du Mexique au Canada ; il y aura sans doute, même si c’est moins sûr, un ensemble sud-américain, autour du Brésil et de l’Argentine. Face à ces grands ensembles, sorte de nouveau Yalta mondial, la question se pose de savoir s’il y aura ou non un pôle européen. Cela ne me paraît pas certain. L’hypothèse selon laquelle les pays de l’Union européenne deviendraient vassaux de ce qui est la puissance la plus naturellement proche, c’est-à-dire les États-Unis ou plutôt l’ensemble nord-américain, est une hypothèse que l’on ne peut pas écarter. Ce n’est évidemment pas ce que je souhaite, mais c’est une hypothèse qu’à cinquante ans d’ici je ne peux pas écarter. Ce dont je suis sûr, c’est que si l’Europe existe, elle ne sera pas enfermée entre deux frontières ridicules que seraient le détroit de Gibraltar et le Bosphore. J’imagine un enseignant de géographie dans cinquante ans, il dira à ses jeunes élèves : « Voyez, là il y a la Chine, là il y a l’Amérique, là il y a le Brésil », s’il leur dit « là il y a l’Europe », montrant ce bout de péninsule asiatique que l’on appelle l’Europe, il leur montrera un ensemble allant des glaces de l’Arctique au nord jusqu’aux sables du Sahara au sud. Et cette Europe, si elle continue d’exister, aura, je crois, reconstitué la Méditerranée comme mer intérieure, et aura reconquis l’espace que les Romains, ou Napoléon plus récemment, ont tenté de constituer. En d’autres termes, nous avons là un ensemble qui est le berceau de notre civilisation et nous avons la coresponsabilité de cet ensemble. De deux choses l’une. Ou bien nous sommes capables de construire cet ensemble, et à ce moment-là une Union euroméditerranéenne peut équilibrer la puissance chinoise, la puissance indienne, la puissance nord-américaine, ou bien ça ne sera pas le cas, et là je pense que nous aurons échoué.

Un jour lors d’un débat un député de l’UMP me disait : « Vous n’imaginez tout de même pas que si la Turquie rentre dans l’Union nous ayons une frontière commune avec l’Irak. » Je me rappelle lui avoir répondu : « Nous aurons de toute façon une frontière commune avec l’Irak. » La question est de savoir si elle est à l’est ou à l’ouest de la Turquie. Si la Turquie n’est pas dans l’Union, alors la Turquie sera absorbée par une autre zone d’influence centrée sur l’Irak ou sur l’Iran. Nous avons intérêt à ce que la Turquie soit de notre côté. Bien entendu, dans une telle hypothèse, l’organisation de l’Union ne pourra pas être homogène, c’est-à-dire la simple homothétie de ce qui a existé dans le passé. Il faudra définir des niveaux d’intégration différents et, pour moi, la zone euro a vocation à être l’ensemble le plus intégré.

[...]


-  Article original


- Pour aller plus loin :

- Le blog de DSK

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