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Pinar Selek, marraine de Méli’Môme 2014

Pınar Selek : « J’ai besoin de l’enfance pour résister »

samedi 29 mars 2014, par Tony Verbicaro

Comme chaque année, le festival de spectacles jeune public Méli’Môme, qui débute ce samedi, s’est choisi une marraine à rencontrer absolument, qu’on soit petit ou grand. Pinar Selek, sociologue et écrivaine turque, vit en exil en France depuis 2011. En Turquie, elle risque la prison à perpétuité.

Pinar Selek attend une nouvelle décision de justice à Ankara le 30 avril
Pinar Selek attend une nouvelle décision de justice à Ankara le 30 avril
Crédits : (© DR)

Ce que reproche la justice turque à Pınar Selek, qui n’a jamais cessé de tergiverser entre peine d’emprisonnement et acquittement, c’est d’avoir déposé une bombe qui aurait fait sept morts et cent blessés, alors que tout prouve qu’il s’agissait d’une explosion accidentelle. En réalité, Pınar Selek est poursuivie par les pouvoirs politiques turcs et par la justice parce qu’elle féministe, antimilitariste, farouchement libertaire. Et qu’elle a dit et écrit tout haut ce qui ne doit l’être.

« Si on me demande où j’en suis, je réponds que je tiens bon la barre, que j’ai appris à jouer avec ces vents qui m’ont d’abord déroutée. Mais que je ne peux pas mettre le cap sur le lieu dont je parle, le pays qui me manque. » Pınar Selek, La Maison du Bosphore (Liana Levi, 2013)

Joël Simon, le directeur du festival Méli’môme, a invité Pınar Selek pendant la dernière édition de Reims Scènes d’Europe, fin 2013, où l’association Nova Villa, qui porte le Méli’môme, avait entamé une réflexion sur l’exil et les frontières. Naturellement, Pinar Selek a été sollicitée pour devenir marraine du festival jeune public. Et naturellement, elle a dit oui. Elle est revenue à Reims tout récemment, il y a un mois à peine passé, pour parler de son dernier roman, La Maison du Bosphore (éditions Liana Levi, 2013). Et il y a encore moins longtemps, l’équipe de Méli’môme est allée assister à la soutenance de thèse de Pınar Selek sur les mouvements d’émancipation en Turquie, à l’université de Strasbourg. Un voyage qui a sincèrement touché Pınar Selek : « Mes amis d’enfance sont venus de Reims, avec le champagne, pour me voir soutenir ma thèse, et mon père est venu de Turquie  ! »

Si Pınar Selek est présentée essentiellement pour ses combats d’adulte, tout a commencé avec l’enfance. « J’ai été très connue en Turquie pour mon travail avec les enfants des rues, nous raconte-t-elle. J’ai créé un groupe de théâtre, on faisait de l’art plastique, on a fait un journal de rue. Quand j’étais en prison, des enfants des rues venaient dormir, la nuit, en bas de la prison. » Elle a aussi écrit trois contes pour enfants.

Fourmis et cigales

« J’ai dit oui immédiatement à la proposition de Joël Simon, parce que depuis que j’ai quitté la Turquie, je ne vis qu’avec des adultes. Et moi j’ai besoin des enfants, des histoires pour les enfants, pour résister. J’ai eu l’impression, en voyant pour la première fois les gens de Nova Villa, de retrouver des amis d’enfance. On peut faire des “bêtises” ensemble ! On peut poser des questions enfantines ensemble, on peut créer ensemble. Grâce à Nova Villa, j’ai vécu une dizaine de rencontres avec les enfants de collèges et de lycées. Ces rencontres ont sans doute été importantes pour les enfants, mais pour moi aussi. J’ai vécu toutes ces rencontres avec l’équipe de Nova Villa. Je suis tombé amoureux de ces gens. Ils travaillent comme des fourmis, la fatigue ne les touchent jamais, ils continuent, ils continuent. Ils ont cette force de travail comme les fourmis, mais ils sont aussi cigales. Ils travaillent, et ils chantent, ils volent ! Nova Villa, ils donnent de l’espoir pour un monde plus libre. »

Tout ce que Pınar Selek dit des gens de Nova Villa, on peut le dire d’elle, qui, depuis près de 20 ans, travaille aussi comme une fourmi pour défendre les groupes opprimés en Turquie. Et le pouvoir a beau tenter de l’écraser, elle résiste, reste debout, et continue, continue, sans oublier de faire la cigale.

Repères

Pinar Selek est née en 1971 à Istanbul. Sa mère, pharmacienne, encourageait les échanges dans son officine. Son père est avocat, défenseur des droits de l’Homme. Son grand-père a été un pionnier de la gauche révolutionnaire et co-fondateur du Parti des Travailleurs de Turquie. Après le coup d’état militaire de 1980, son père a été arrêté et emprisonné pendant cinq ans. Pinar a poursuivi ses études au lycée Notre-Dame de Sion à Istanbul, où elle a appris le français. En 1992, Pinar s’est inscrite en sociologie à l’université de Mimar Sinan d’Istanbul. En 1995, elle est des co-fondateurs de l’Atelier des artistes de rue, tourné vers les sans domicile fixe, les enfants, les tziganes, les étudiants, les femmes au foyer, les travesti-es, les transsexuel-les, les prostitué-es. Elle obtient son DEA de sociologie en 1997.

Elle est arrêtée pour la première fois en 1998. La police la torture pour qu’elle donne les noms des personnes qu’elle a interviewées dans le cadre de ses écrits qui cherchent à enrayer les guerres et les mécanismes du pouvoir. Elle ne plie pas, et est alors accusée d’avoir posé la bombe qui aurait, le 9 juillet 1998, fait sept morts et plus de cent blessés sur le marché aux épices d’Istanbul. Plusieurs rapports d’experts démontrent qu’il s’agissait en fait d’une explosion accidentelle. Pinar a passé en tout deux ans et demi en prison, et depuis quinze ans, elle subit l’acharnement politico-judiciaire. Elle s’est exilée en 2009, en Allemagne, puis en France, en 2011, à Strabsourg. Acquittée à trois reprises, la 12e cour d’Istanbul, à peine remaniée, a cassé sa propre décision et condamné Pinar Selek à la prison à perpétuité en janvier 2013. Le 30 avril prochain, la justice, en l’occurrence la cour de cassation d’Ankara, doit une nouvelle fois se prononcer.

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Sources

Pinar Selek, marraine de Méli’Môme 2014 : « J’ai besoin de l’enfance pour résister »
L’Heddo du Vendredi - Tony Verbicaro - vendredi 21 mars 2014

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