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Turquie - Délinquances policières en bandes (dés)organisées

samedi 27 juillet 2013, par Ali Terzioğlu

Enfant, dans la proche campagne smyrniote, tandis que je traversais les oliveraies de mon-grand père, pour aller cueillir des figues fraîches sur les arbres bordant les champs, il m’arrivait de croiser des animaux errants. Échappés d’un enclos ou débarrassés de la longe qui les retenait, béliers, taurillons, chevaux, mulets ou autres quadrupèdes divaguaient parfois dangereusement, mais fort de mes expériences champêtres, je savais où et comment me mettre à l’abri. Sauf… si le hasard avait mis sur mon chemin un chien enragé, ce qui m’est arrivé un jour, et m’a coûté une belle morsure, puis deux semaines d’injections de sérum antirabique. La rage était encore très répandue en Turquie. Tête baissée, les mâchoires verrouillées et écumant de salive, les yeux révulsés, chargeant tout ce qui bougeait et n’importe quoi, ces animaux m’impressionnaient en raison de leur comportement totalement imprévisible et agressif. Je les plaignais aussi, car je les savais condamnés à une mort toute proche.

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La police turque est d’une brutalité sans limite et a tous les droits.
...Il est ainsi courant qu’il enlèvent leurs casques sur lesquels figure leurs matricules... - Photos http://galeri.uludagsozluk.com

Ce souvenir d’enfance a été réveillé par les bouleversements que connaît actuellement la Turquie. Hormis les moments où ils forment un bloc humain face aux contestataires, des escadrons de policiers ― certains en civil, mais sont-ce vraiment des policiers ? ― errent dans les rues et ruelles d’Istanbul, de nuit comme de jour, vocifèrent, insultent, arrêtent des jeunes, frappent des citoyens qui ne font que passer, chargent souvent à plusieurs une même personne déjà à terre… Certaines scènes, où l’on voit de jeunes policiers revenir sur leurs pas pour tabasser des hommes qui sont deux fois plus âgés qu’eux, sont tout simplement obscènes, indignes d’un État de droit. Oui, ces policiers sont étonnamment jeunes. Mais qui sont-ils ? Des frustrés testant en public leur virilité anti-intellectuels-laïcs-féministes-homosexuels-étudiants-étrangers-alévis-kurdes-artistes ? Auraient-ils été recrutés dans les milieux islamistes, et/ou parmi les anciens militants fascistes ? Où et quand auraient-ils engrangé cette violence haineuse qu’ils vomissent sur leurs concitoyens ? Auraient-ils été savamment manipulés par les têtes pensantes du parti islamiste au pouvoir ― et non islamo-conservateur modéré, comme on l’a répété à satiété et à dessein ? Auraient-ils prêté un serment d’allégeance, par idéologie islamiste, ou en échange de bénéfices secondaires ? Si tel est le cas, et nous avons beaucoup de raisons de le penser, cette police serait une milice déguisée, et le gouvernement turc, de plus en plus fascisant.

Dans un état de tension sociale provoquée et alimentée par ce même gouvernement, de nouvelles lois sont votées par l’Assemblée AKP-iste, afin de faire taire les voix de la contestation qui se généralise. Personne n’est à l’abri d’une arrestation, d’une mise en examen, voire d’un emprisonnement expéditif. À l’instar de ses policiers et de ses partisans armés qui cognent, blessent et tuent impunément, le gouvernement frappe tous azimuts, et tente de supprimer tous les espaces de liberté et les droits inaliénables. Mais c’est peine perdue… Ce gouvernement et les ténors de l’AKP ont perdu toute crédibilité. Et les démocrates turcs, quelles que soient leurs spécificités, sont en train d’insuffler une nouvelle force à la dénonciation des dérives du gouvernement et de ses projets de société. Las de vivre dans un pays où la diversité a été gommée, dénaturée ― par des idéologies qui ont marqué l’histoire des peuples anatoliens des débuts de l’Empire Ottoman jusqu’à nos jours ―, afin de monter les différentes composantes de la société les unes contre les autres, les démocrates ont pris les chemins de la solidarité et du « vouloir vivre ensemble » fraternel.

Restera alors à l’AKP et à ses défenseurs le probable appauvrissement de l’entre-soi idéologique, le ressentiment et l’illusoire certitude de détenir la vérité ― celle de l’Islam, selon eux ―, alors que les « tables terrestres », comme les appellent les contestataires, montrent joyeusement l’exemple d’une fraternité délestée de ses impératifs sectaires. Quelle réponse émouvante et cinglante à d’autres iftar [1] où seul le don de soi à la cause de l’AKP vous autorise à vous asseoir à une même table. Sciemment mutique sur la terreur que tente de semer « sa police », à la source des arrestations arbitraires paraphées par « ses procureurs », le gouvernement turc incarné par l’AKP est encore loin de représenter une « démocratie de première classe », comme l’affirmait le ministre turc des affaires étrangères, M. Davutoğlu, offusqué par les mises en garde de l’Europe. Hélas, il ne peut actuellement prétendre qu’au titre de « despotisme oriental » d’un autre âge...

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Notes

[1-Repas du soir, marquant la fin du jeûne quotidien pendant le mois du Ramadan.

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