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Les familles des « disparus » demandent des comptes à l’État turc

lundi 16 mars 2009, par Laure Marchand

Les gardes à vue systématiques et les violences policières avaient fini par venir à bout de leur détermination : en 1999, après quatre ans de manifestations hebdomadaires dans l’espoir d’obtenir des renseignements sur leurs proches disparus, les « Mères du samedi » avaient rangé leurs pancartes. Dix ans après, elles redescendent dans la rue.

Depuis fin janvier, chaque samedi, à midi, une centaine de familles se réunit de nouveau sur l’avenue Istiklal, à Istanbul, pour demander des comptes à l’État. Sous étroite surveillance des forces de l’ordre, elles brandissent la ­photo d’un enfant ou d’un mari et déroulent une longue banderole noire : « On connaît les coupables. Où sont nos disparus ? » Dix, quinze ans après, la question reste toujours sans réponse.

« C’était le 18 mai 1994, mon père se trouvait dans les locaux du MIT - les services de renseignements turcs -, à Adana. Mon oncle l’a attendu toute la journée devant le bâtiment, il n’en est jamais ressorti, raconte Ercan Alpsoy, son fils aîné, âgé de 12 ans à l’époque. Les militaires ont toujours nié l’avoir détenu et les multiples requêtes auprès du procureur n’ont pas abouti. » Les « disparus » appartiennent à une page sombre de l’histoire récente de la Turquie. Dans les années 1990, au plus fort de la guerre civile qui opposa l’armée aux séparatistes du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), des centaines de personnes n’ont plus donné signe de vie, essentiellement dans le sud-est du pays, après avoir été emmenées en garde à vue ou arrêtées à leur domicile. Il s’agissait de membres du PKK, de militants de la cause kurde ou de simples civils. La plupart du temps, les corps n’ont pas été retrouvés. « On estime leur nombre entre 1 375 et 1 500. On ne connaît pas tous les cas, car des familles n’osent toujours pas parler, explique Muharrem Erbey, le président de l’Association des droits de l’homme (IHD) de la ville de Diyarbakir, à majorité kurde. Nous avons reçu six nouvelles plaintes ce mois-ci. »

Le Jitem et Ergenekon

Le Jitem - Service de renseignements et antiterrorisme de la gendarmerie -, est désigné comme la principale organisation responsable de ces meurtres non résolus. L’État n’a jamais reconnu l’existence de cette cellule clandestine engagée dans la contre-guérilla. Mais l’affaire « Ergenekon » est en train de mettre à mal le discours officiel. Depuis cet automne, 86 personnes sont jugées pour avoir planifié de renverser par la force le gouvernement islamo-conservateur. Parmi les prévenus, figurent plusieurs membres supposés du Jitem, comme Veli Küçük, un général à la retraite, qui serait un de ses fondateurs. Et dans la dernière vague d’arrestations, en janvier, on trouve des officiers, en poste dans le Sud-Est pendant les années de plomb. « Ce sont les mêmes noms qui apparaissent dans nos dossiers, déclare Leman Yurtsever, membre du comité pour les personnes disparues de l’IHD. Nous demandons que des enquêtes soient ouvertes. »

Malgré plusieurs condamnations de la Cour européenne des droits de l’homme pour « absence d’enquête sérieuse et d’explication plausible des autorités », la justice turque a fait la sourde oreille aux requêtes des proches. « Le procureur a répondu que, selon les registres, mon petit frère était toujours vivant », se désespère Kadri Dogan. Le garçon n’est pas réap­paru depuis 15 ans. Le 29 octobre 1993, à trois heures du matin, dans la petite ville de Dargeçit, les militaires ont encerclé la maison de cette famille « sympathisante du PKK, comme tout le monde dans le coin », résume sobrement Kadri Dogan. Ses deux frères, Azni, 9 ans, et Seyhan, 12 ans, ont été arrêtés. Le plus jeune, qui a réussi à s’enfuir de la caserne, a raconté avoir été suspendu au plafond et torturé. « Au début, nous gardions espoir pour Seyhan, se souvient Kadri Dogan. Mais toutes nos recherches se sont heurtées aux soldats qui prétendent l’avoir relâché. »

Corps dissous à l’acide

La douleur des familles a également été ravivée par les déclarations dans les médias d’un ancien du PKK, passé dans les rangs du Jitem après son arrestation. Aujourd’hui réfugié en Suède, Abdülkadir Aygan, affirme avoir été recruté comme « fonction­naire » par un colonel, actuellement emprisonné dans le cadre de l’enquête Ergenekon. Selon son témoignage, les personnes arrêtées étaient systématiquement éliminées après leur interrogatoire. Généralement étranglées avec un fil électrique, parfois un câble de télévision : « Les meurtres avaient toujours lieu la nuit, et les tortures se déroulaient après les heures de travail, le soir, quand les soldats réguliers avaient rejoint leur unité. » Le lendemain de la parution de l’interview, le colonel Abdülkerim Kırca présenté comme le commandant du Jitem à Diyarbakir, s’est suicidé. Le chef de l’état-major, le général Ilker Basbug, et de nombreux officiers hauts gradés ont assisté à ses funérailles.

Mais la justice s’est peut-être décidée à en finir avec la loi du silence. Donnant suite aux plaintes de 70 familles, le procureur de Silopi, près de la frontière irakienne, vient d’ouvrir une enquête. La semaine dernière, le magistrat a commencé l’inspection de puits situés dans une zone militaire et qui appartiennent à la compagnie pétrolière turque Botas. Selon de nombreux témoignages, les corps auraient été dissous à l’acide avant d’être jetés dans des fosses communes ou dans des cuves de ­pétrole.

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Sources

Source, le Figaro du 26 février 2009

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