Logo de Turquie Européenne
Accueil > Revue de presse > Archives 2007 > 07 - Articles de juillet 2007 > Erdogan réélu comme un président.

Erdogan réélu comme un président.

mardi 24 juillet 2007, par Jean Marcou

Le résultat est tombé hier dès les premières estimations des différentes chaînes de télévision turques. Recep Tayyip Erdogan a remporté une victoire sans appel lors des législatives anticipées qui se sont déroulées le 22 juillet 2007.

Résultats des législatives du 22 juillet 2007 en TurquieAvec 46,4% des suffrages exprimés, l’AKP est très largement au-dessus du score qu’il avait réalisé en 2002 (34,3%), alors que le CHP, son principal adversaire, bien qu’allié au DSP, retrouve péniblement ses voix (20,79% contre 19,4%), le parti nationaliste MHP (avec 14,25% contre 8,3% en 2002) étant la seule autre force politique à franchir la barre des 10% permettant d’avoir une représentation parlementaire. L’AKP est ainsi majoritaire dans la plupart des départements turcs, en particulier dans les deux plus grandes villes du pays (Ankara et Istanbul). Le CHP ne l’a emporté que dans ses zones traditionnelles d’influence : les départements de Roumélie (Kirklareli, Edirne, Tekirdag) et ceux de la Mer Égée (Izmir et Mugla) tandis que MHP s’adjugeait deux départements du Sud-Est méditerranéen (Mersin et Osmaniye). Les autres forces politiques sont réduites au rang d’acteurs marginaux. Le nouveau « Demokrat Parti » de Mehmet Agar, notamment, ne retrouve pas les voix obtenues par le DYP en 2002 (5,4% contre 9,6%). Cet échec confirme la liquéfaction du Centre droit, qui était prévisible depuis l’échec de l’alliance DYP-ANAP, au début du mois de juin dernier. Les islamistes du « Saadet Partisi » (Parti de la Félicité), en dépit d’une certaine force militante, ont séduit moins d’électeurs encore qu’en 2002 (2,33% contre 2,5%). Quant au « Genç Partisi » (Parti de la jeunesse) de Cem Uzan, il n’a pas pu poursuivre sa percée des précédentes législatives (3,03% contre 7,2%) et il y a fort à parier que ses jours sont comptés. Le véritable événement de ces élections législatives, hormis le succès de l’AKP, est en fait l’arrivée significative de députés kurdes (plus d’une vingtaine) sur la scène parlementaire turque. Il s’agit bien sûr des candidats indépendants issus du Parti pour une société démocratique (DTP) qui sont majoritaires dans 6 départements de l’extrême Sud-Est (Igdir, Tunceli, Mus, Diyarbakir, Sirnak et Hakkari).

Cette élection a donc confirmé l’influence des grandes formations politiques qui avaient fait la une de la campagne (AKP, CHP, MHP) car les petits partis ont vu leur influence se réduire. En dehors des Kurdes, en outre, peu d’indépendants ont été élus (à l’exception notable de l’ancien Premier Ministre Mesut Yilmaz, réélu dans son fief à Rize). Le Parlement sera néanmoins une assemblée revivifiée plus colorée et probablement plus animée. Paradoxalement, en dépit de sa victoire, l’AKP y aura moins de députés que précédemment (341 contre 363 initialement en 2002), cela en raison de la présence du MHP (70 sièges) et des indépendants (28 en 2007 contre 9 en 2002). Le CHP voit aussi sa représentation sensiblement diminuée pour les mêmes raisons (112 députés contre 178 en 2002).

Ce phénomène arithmétique ne remet pourtant pas en cause la large victoire de l’AKP, que l’on avait pressenti dans les derniers jours de la campagne, tant cette formation et son leader avaient crevé l’écran. Délaissant, en effet, les querelles et les tensions qui avaient dominé l’annonce des élections anticipées, il y a deux mois et demi, l’AKP a réussi à imprimer son rythme à la campagne et à faire de ce qui ne devait être au départ qu’un référendum sur la laïcité, une vraie campagne pour des élections générales. Ce faisant, Tayyip Erdogan, sûr de lui dans les meetings électoraux et convaincants dans les débats télévisés, est sorti de la crise présidentielle par le haut. En avril, on lui avait barré la route de la présidence de la République, en juillet, il s’est fait réélire aux législatives comme un vrai président !

À l’heure des comptes, le CHP va devoir faire le bilan de ce qu’il faut bien appeler un échec. L’AKP pouvait être mis en difficulté sur ses contradictions et sur ses zones d’ombre. Les meetings laïques d’avril-mai avaient bien montré aussi que les classes moyennes et, notamment en leur sein, les femmes, s’interrogeaient sur leur avenir, étant prêtes à se mobiliser sans même qu’on le leur demande. Mais, s’il est bien de dire aux femmes « qu’elles vont gagner » (un des slogans du CHP), il aurait sans doute été plus réaliste de leur proposer la réalisation de mesures concrètes que le gouvernement de l’AKP, lui-même, peinera à leur accorder. Plus généralement, ayant acquis, depuis 2002, le statut de principale force d’opposition, le CHP avait un certain nombre d’atouts qu’il n’a pas su saisir. Cela essentiellement parce qu’il ne s’est jamais sérieusement projeté dans la position d’une force de gouvernement alternative, préférant cristalliser les craintes, susciter les vieux réflexes nationalistes et se perdre dans des querelles de principe. Il est ainsi passé à côté du développement de la société civile et des mutations sociales qui ont marqué la Turquie depuis les débuts du troisième millénaire alors même que l’AKP, très attentif à ces processus en dépit des ambiguïtés qui ont pu être les siennes lorsqu’en 2005 il a arrêté les réformes et cédé à la pression nationaliste, s’est fait le champion de l’ouverture politique. Il est frappant de voir notamment que les minorités (en particulier, les Arméniens) ont appelé à voter pour l’AKP, lui reconnaissant plus de vertus politiques qu’à ses adversaires de gauche. Il est instructif d’observer que nombre d’intellectuels très éloignés de la mouvance islamiste ont préféré l’ouverture d’Erdogan au combat d’un autre âge de Deniz Baykal.

Car la victoire de l’AKP n’est pas celle de l’islamisme sur la laïcité mais avant tout celle d’un mouvement populaire représentatif des mutations spectaculaires qu’a connues Turquie au cours de la dernière décennie. En effet, si ce parti reste influent dans les campagnes traditionnelles, il l’est surtout dans les classes laborieuses nouvellement urbanisées qui ont goûté à une vie meilleure et qui aspirent aujourd’hui à une amélioration de leur condition sociale et de leur cadre de vie. Ne nous y trompons pas, ce sont ces familles que l’on voit se détendre le dimanche autour d’un « mangal » (barbecue) ou d’un « çaydanlik » (samovar turc), dans des espaces verts que les municipalités de l’AKP ne cessent de créer à leur intention dans toute la Turquie, qui font aujourd’hui la force de ce parti. Ce pays, ont le sait, connaît ces dernières années une croissance spectaculaire et ces nouvelles couches de salariés, de petits entrepreneurs, de commerçants, réclament désormais « leur part du gâteau ». Par ses résultats économiques, Recep Tayyip Erdogan, qui est, rappelons-le issu de ce milieu social, a commencé à répondre à cette aspiration. « Durmak yok, yola devam ! » (« Ne pas s’arrêter, continuer la route ! »), le slogan de l’AKP était loin d’être théorique pour la plupart de ses électeurs dont le niveau de vie s’est amélioré au cours des cinq dernières années. Mais il faudra sans doute aller plus loin dans les années qui viennent.

La victoire de l’AKP ouvre ainsi à ce parti un nouveau bail de cinq ans pour gouverner la Turquie. Cette perspective et le fait que l’AKP n’ait pas franchi la barre des 367 députés lui permettant d’élire le président de la République sans l’appui d’autres formations politiques, pourraient contribuer à résoudre la crise présidentielle. Tayyip Erdogan n’a-t-il pas intérêt à neutraliser la présidence en y acceptant l’élection d’une personnalité de consensus pour pouvoir continuer la route qu’il s’est tracée ? Faut-il, après une telle victoire, risquer de gâcher les opportunités offertes et l’état de grâce actuel, en rouvrant la querelle de l’élection présidentielle et de la réforme constitutionnelle ? Au cours de la campagne qui vient de s’écouler, l’AKP a su retrouver les vertus du consensus qui avaient fait sa force et qui l’ont probablement aidé à l’emporter aussi largement. Tout porte à croire que le parti majoritaire sera tenté de poursuivre dans cette voie. Mais les mois qui se sont écoulés nous ont appris à être prudent. La politique est loin d’être toujours rationnelle.

Télécharger au format PDFTélécharger le texte de l'article au format PDF

Sources

Source : Blog de l’OViPoT - lundi 23 juillet 2007

Nouveautés sur le Web

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0