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Cinéma turc : Nuri Bilge Ceylan, le secret derrière la porte

samedi 14 novembre 2009, par Jacques Mandelbaum

Jacques Mandelbaum

« Les Trois Singes » (2008) fait partie des cinq films du réalisateur turc, Nuri Bilge Ceylan, proposés en coffret. Il explore le malaise de vivre.

Depuis une dizaine d’années, le cinéma turc, méconnu hors de ses frontières, refait parler de lui après les succès de Yilmaz Güney (Yol) dans les années 1980. Il le doit à une nouvelle génération de réalisateurs, dont Nuri Bilge Ceylan est, sans conteste, la figure de proue. Le coffret qui sort aujourd’hui, rassemblant les cinq longs métrages qu’il a réalisés, est l’occasion de s’en assurer et de mesurer comment un inconnu s’est hissé au sommet du cinéma d’auteur mondial. Kasaba (1997), Nuages de mai (1999), Uzak (2002), Les Climats (2006), Les Trois Singes (2008) constituent les titres de cette légitime ascension.

Né en 1959 à Istanbul, cet ingénieur électricien de formation se tourne vers la photographie publicitaire. Il patiente ensuite dix ans, fréquentant les salles et lisant un nombre considérable de livres sur le cinéma, avant d’oser se lancer dans la réalisation. L’idée n’est pas mauvaise, puisque son premier court métrage, Koza, est sélectionné au Festival de Cannes en 1995. L’esprit et la forme de son cinéma ressemblent, de fait, à cette singulière préparation : on y trouve l’humilité et la solitude, le goût de l’épure et de la perfection, une sorte de macération aussi, toujours tempérée par l’humour.

MÉDIOCRITÉ DE L’ÂME HUMAINE ET BEAUTÉ DU MONDE

Ses films, mis en œuvre avec une économie de moyens, tournés avec des acteurs non professionnels, relèvent de l’autofiction, se confrontent à la médiocrité de l’âme humaine en même temps qu’ils exaltent, avec un lyrisme vertigineux, la beauté du monde.

Les trois premiers titres composent une sorte de roman de formation personnel. L’enfance dans le village natal (Kasaba), l’émancipation du cinéaste naissant et le tribut filial à payer en tournant un film sur ses parents (Nuages de mai), la réussite sociale enfin, à travers la cohabitation douloureuse et burlesque avec un encombrant cousin provincial venu s’installer dans l’appartement stanbouliote du héros (Uzak).

Les Climats, sans doute le film le plus beau et le plus risqué de Ceylan, marque une inflexion dans ce parcours. Non pas tant parce que le cinéaste abandonne cette incessante transposition de lui-même, mais au contraire parce qu’il la porte à son plus haut degré de fièvre et d’égarement pathétique. Inspiré de sa propre histoire, le film raconte la séparation d’un couple, où l’homme est interprété, pour la première fois, par le réalisateur lui-même, et la femme, par sa nouvelle épouse, Ebru Ceylan. Le film inaugure le passage à la technologie numérique, transformant un drame intime plutôt sordide en poésie épique accordée au rythme des saisons.

Les Trois Singes, son dernier film en date qui a partagé ses admirateurs, constitue sa première tentative pour s’éloigner de lui-même. Film noir, étouffant, composé au cordeau, où un quatuor de personnages est englué dans le mensonge et la veulerie. Le lourd secret qui détermine la vocation du cinéaste, et qu’il évoque dans un des bonus du film, prend ici son visage le plus terrifiant.
Coffret de 5 DVD, Pyramide Vidéo.

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Sources

Source : Le Monde, le 13.11.09

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