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Turquie-Afrique : Visites du président Abdullah Gül au Congo et au Cameroun.

lundi 29 mars 2010, par Louis-Marie Bureau

Le Président de la République, Abdullah Gül, a effectué du 15 au 17 mars 2010, deux visites officielles, au Congo et au Cameroun. Cette nouvelle tournée porte à quatre le nombre de déplacements effectués en Afrique sub-saharienne par le chef de l’Etat turc, depuis le début de l’année 2009, et reflète bien l’intérêt nouveau de la Turquie pour cette région du monde. Officiellement, le motif de ces visites était essentiellement d’ordre économique et visait avant tout à raffermir les liens existant avec ces deux pays. Au Cameroun notamment, les 120 hommes d’affaires de la délégation turque ont entamé un dialogue avec leurs homologues camerounais, une initiative qui a été suivie par un appel au partenariat du président Gül, présenté comme la « solution pour faire face aux défis du monde moderne ». Préconisant l’installation de structures de transformation de matières premières au Cameroun, le président turc a confirmé l’intérêt de son pays pour coopérer dans plusieurs secteurs : la construction, l’agriculture, la santé et l’éducation. Afin de concrétiser les discussions engagées, le président a d’ailleurs invité les représentants du MECAM (Mouvement des Entrepreneurs du Cameroun) en Turquie, où sera créée une plate-forme visant à intégrer les différents accords conclu pas les deux pays. De même, Birol Arikan, président du groupe Biray Companies, a déclaré attendre une « forte délégation d’hommes d’affaires camerounais au « Turkiye World Trade Bridge 2010 » », qui sera organisé au mois de juin prochain.

Des intérêts économiques mutuels.
Puissance émergente, la Turquie peut trouver dans cette collaboration un moyen de consolider son commerce extérieur, au-delà même de la zone africaine. Le Cameroun et le Congo sont en effet membres de l’AGOA (African Growth and Opportunity Act, un accord visant à faciliter l’accès des pays africains au marché américain), et plusieurs groupes d’affaires turcs avaient tenté, voici deux ans, d’infiltrer le marché du textile américain, grâce à des « joint-ventures » turco-camerounaises. La signature d’accords commerciaux, offrant un cadre législatif solide à la collaboration d’entreprises privées, permettrait donc à Ankara d’accroître indirectement ses exportations à destination des Etats-Unis. Par ailleurs, les réserves de gaz camerounais peuvent constituer un facteur attractif puissant pour les opérateurs turcs. La signature de plusieurs accords d’exploitation a en effet conféré à Ankara une position stratégique dans le domaine énergétique, qu’il s’agisse des projets concurrents « South Stream » et « Nabucco » dans lesquels elle est engagée ou de la récente entente avec l’Azerbaïdjan sur le transit du gaz syrien par le territoire turc. Acquérir une place intéressante dans l’exploitation des 500 milliards de mètres cube détenus par le Cameroun lui permettrait de renforcer son importance dans les échanges énergétiques (à titre de comparaison, l’accord signé avec la puissance pétrolière azerbaïdjanaise porte sur un volume d’un milliard de mètres cubes par an), à plus forte raison dans une zone géographique comportant pour elle des débouchés nouveaux.

De son côté, le Cameroun voit dans le rapprochement avec la Turquie, l’opportunité de moderniser son tissu industriel à moindre coût, par l’implantation d’entreprises modernes, tout en attirant des investissements. La proposition initiale du président turc d’exporter des produits finis à destination du Cameroun a d’ailleurs rencontré une fin de non-recevoir, le MECAM estimant qu’au lieu de déverser sur les marchés africains des produits venus de Turquie, « il serait souhaitable que nos partenaires turcs viennent ici au Cameroun installer des unités de transformation de divers produits ». Les entrepreneurs camerounais sont donc conscients de leurs intérêts et de l’avantage qu’ils ont à favoriser les implantations turques sur leur territoire, à commencer par des possibilités d’emploi pour la main-d’œuvre locale, les « technologies turques que les Camerounais pourraient s’approprier facilement » ou les « taxes à payer ». Ces dispositions favorables se retrouvent au niveau politique, et le président Paul Biya a invité la délégation d’opérateurs économiques turcs à s’impliquer dans la « réalisation des grands projets de développement du Cameroun », comme le barrage hydroélectrique de Lom Pangar (dont le coût est estimé à 120 milliards de francs CFA), le Port en eau profonde de Kribi (300 milliards) ou l’autoroute Douala-Yaoundé (600 milliards).

Un soutien sur la scène internationale.
Pour autant, il serait erroné de ne voir dans ce rapprochement que l’expression d’intérêts purement économiques. Les symptômes multiples de l’intérêt nouveau d’Ankara pour l’Afrique révèlent les importantes considérations politiques qui motivent l’action du gouvernement turc. La visite du président Gül est en effet survenue peu après la remise des lettres de créance de l’ambassadeur turc, Atilay Ersan, au président Paul Biya, et a vu l’inauguration d’une nouvelle ambassade de Turquie. Les gouvernements des deux pays ont en outre signé deux conventions, relatives à la « coopération technique, scientifique et économique en matière agricole » et à l’ « exemption réciproque des visas pour les détenteurs de passeports diplomatiques, de passeports de service et de passeports spéciaux ». Quatre autres accords sont en cours de négociation, ils portent sur des projets de collaboration maritime, de libre-échange, de non-double-imposition et de coopération technique, scientifique et économique dans le domaine de l’agriculture. Par ailleurs, un communiqué conjoint résumant la visite du président turc annonce la signature d’ « un Mémorandum d’entente pour renforcer les liens diplomatiques » entre les deux pays. Enfin, le président Biya a accepté l’invitation du président Gül à effectuer une visite officielle en Turquie. On observera que son homologue congolais, Joseph Kabila, n’est pas en reste, puisqu’il a annoncé, de son côté, l’ouverture prochaine d’une ambassade à Ankara.

Toutes ces initiatives réciproques, dont l’origine remonte à deux ans à peine, sont aussi pour Ankara un moyen de conforter son importance au sein des institutions internationales. On sait que le soutien des pays africains, entre autres, a permis à la Turquie d’être élue pour la première fois membre non-permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies, pour la période 2009-2010. L’obtention de ce nouveau statut permet à Ankara de bénéficier d’un poids accru sur la scène internationale, au moment où l’enlisement des négociations à Chypre et les difficultés rencontrées par la réconciliation avec l’Arménie, handicapent un peu plus la candidature turque à l’UE.

En dernier lieu, on observera que cette présence au Cameroun permet à la Turquie d’entrer en action dans un pays où la France bénéficie d’une position traditionnellement influente. L’intérêt d’Ankara pour le Cameroun intervient en outre au moment où GDF-SUEZ effectue des travaux préparatoires à la construction d’une usine de liquéfaction de gaz naturel dans la région de Kribi (au sud du Cameroun). Le chef de l’Etat turc a cependant déclaré que son pays n’était pas guidé « par une soif de gains unilatéraux. » Prenant la posture anti-impérialiste qui est souvent celle des officiels turcs actuellement, il n’a pas manqué de faire des références à l’époque coloniale en termes à peine voilés, pour évoquer les « souffrances que les pays agissant avec de (mauvaises) motivations ont fait endurer aux peuples africains par le passé » et pour affirmer la volonté de la Turquie d’établir une « relation équitable » avec l’Afrique.

Louis-Marie Bureau

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Sources

Source : Ovipot, le 25.03.10

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