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Dialogue arméno-turc, pourquoi tant de problèmes ?

vendredi 16 février 2007, par Bernard Dreano

Assemblée Européenne des Citoyens - 12 février 2007

La récente décision du maire de Lyon Gérard Collomb, de suspendre la délégation à l’intégration et aux droits des citoyens de son adjointe Sabiha Ahmine, est présentée comme la conséquence de plusieurs événements, notamment son soutien, au titre de sa délégation, à la présentation de nos expériences de dialogue arméno-turc le 8 septembre dernier. Cette situation nous conduit à revenir sur cette affaire, les difficultés que nous avons rencontrées (auprès de la mairie de Lyon, du Conseil régional Rhône Alpes, de divers représentant de la gauche lyonnaise) et les enseignements que nous en tirons.

Une rencontre pédagogique.

L’AEC (Assemblée Européenne des Citoyens) organisait, comme chaque année, un « séminaire international pour le dialogue et la compréhension mutuelle » avec ses partenaires de HCA( Helsinki Citizens’ Assembly) et d’autres mouvements. Ces séminaires sont réguliers depuis dix ans, et celui-ci se déroulait du 9 au 14 septembre à Die (Drôme), juste avant le Festival Est Ouest organisé depuis quinze ans dans cette ville (le réseau HCA était partie prenante de cette édition du festival consacré au Sud Caucase) . La venue dans la Drôme de Turcs et d’Arméniens ayant participé au dialogue arméno-turc, notamment au séminaire « yavas gamats », ainsi que de militants actifs pour la paix dans le Sud Caucase (Arménie, Nagorno Karabagh, Azerbaïdjan, Géorgie) offrait une occasion unique d’exposer ces expériences au public lyonnais ou rhône-alpins. Cela paraissait d’autant plus judicieux que ces expériences pouvaient avoir un sens positif après les polémiques ayant agité les diasporas arméniennes et turques à Lyon et plus généralement l’opinion publique. Il ne s’agissait pas de monter une opération à grand spectacle mais de faire un atelier pédagogique.

Une première demande de soutien pour une réunion à Lyon a donc été proposée au Conseil régional le 27 avril 2006, les groupes politiques verts (Gérard Leras) et communistes étant par ailleurs informés de cette démarche. Cette demande ne visait pas particulièrement le secteur de la coopération internationale, l’idée n’étant pas de faire « une rencontre internationale » mais de profiter de la présence des Arméniens et des Turcs pour exposer la pédagogie d’une action réelle au public rhône-alpin. Mais suite à ce courrier nous avons été informés qu’il était aux yeux du Conseil régional du ressort de Jean-Philippe Bayon en tant que vice président à la coopération décentralisée et au commerce équitable, et à Jean-Jack Queyranne en tant que président. Parallèlement, fin avril, une demande similaire était faite à la ville de Lyon, et dans ce cas pris en compte par la délégation à l’intégration et aux droits des citoyens (ce qui était conforme à l’esprit de notre initiative) et un dossier de demande de subvention a été déposé.

Jean Philippe Bayon a répondu par écrit que cette initiative ne correspondait pas à l’esprit de la politique du Conseil et oralement qu’elle ne cadrait pas avec la politique de coopération envisagée par la région dans le cadre de ses relations avec l’Arménie.

Du coté lyonnais, la délégation à l’intégration et aux droits des citoyens a reçu favorablement le projet, et ce n’est qu’après l’annonce de la rencontre, début septembre qu’une réaction extrêmement vive s’est manifestée à son encontre. D’abord semble-t-il de l’extérieur de la mairie, ensuite à coup sûr au sein de la majorité municipale et de la part de Gérard Collomb lui-même. La mairie annexe dans laquelle la réunion était prévue a été retirée, puis la MJC du Vieux Lyon a refusé la tenue de la réunion, en arguant de « menace » sur sa sécurité, d’informations comme quoi la rencontre était organisée par des « négationnistes du génocide », position qui aurait ( ?) été diffusée « à partir de la mairie ». La mairie a annoncé en tout cas à la presse que la réunion était « annulée », sans avoir pris le moindre contact avec nous, et alors qu’elle s’est bien tenue, le 8 septembre, mais à Villeurbanne. Ces événements ont évidemment choqué les participants à notre rencontre, en particulier Isabella Sargsyan et Armen Ohanian d’Arménie et Dilara Demir et Toygar Halistoprak de Turquie, qui présentaient nos expériences de dialogue.

Des rencontres arméno-turques ont bien eu lieu

La rencontre a pu se dérouler à Villeurbanne, en présence de Pascale Bonnel-Challier, adjointe au maire de Lyon (verte), et malgré les rumeurs diffamatoires et malveillantes colportées à notre égard et l’annonce équivoque d’une « annulation », un certain nombre de personnes actives dans des associations turques ou arméniennes lyonnaises ont pu assister à cette présentation et participer au débat qui a suivi. On ne peut que regretter qu’elles n’aient pas pu, compte tenu des circonstances, être plus nombreuses. Nous nous réjouissons par contre, d’avoir été en mesure d’expliquer longuement notre démarche au micro de Radio Arménie de Décines, dans la soirée du 8 septembre, en présence de Sabiha Ahmine.

Quelques jours plus tard nous avons pu tenir une rencontre à Romans, en présence du maire, sans aucun problème et dans une ambiance chaleureuse. La « maison des Arméniens » de la ville accueillaient, sans doute pour la première fois de son histoire un public ou se côtoyaient Arméniens, Turcs, Azerbaïdjanais et autres, et des habitants de Romans de diverses origines, en majorité jeunes. Mais ce qui était possible à Romans avait été rendu quasi impossible à Lyon. Pourquoi ?

Bien entendu certaines de ses difficultés sont dues à nos problèmes propres, nous sommes une petite association, dépourvue de moyens logistiques, ce qui peut provoquer des maladresses ou des difficultés. Notre communication avec nos amis et partenaires politiques et associatifs lyonnais et rhône-alpins a été insuffisante. Nous avons sollicité un soutien politique et financier du Conseil régional et de la ville de Lyon très tard (fin avril) pour une initiative en septembre, et nous aurions parfaitement pu comprendre un refus fondé sur des raisons de délais ou d’autres priorités.

Mais le refus du Conseil régional, tel qu’il a été exprimé par Jean-Philippe Bayon, exprimait autre chose. Et les attaques dont notre initiative a été l’objet de la part d’édiles lyonnais à la veille de sa tenue, jusqu’à proclamer une « annulation » qui ressemblait à une interdiction avait un autre sens.

Il y a bien sûr des règlements de compte internes à la gauche lyonnaise, l’autoritarisme du premier élu, voire le machisme ou le racisme de certains propos à l’égard de Sabiha Ahmine (genre « de quoi se mêle une Arabe a propos des Arméniens »). Tout cela n’est pas très intéressant.

Plus intéressant est la nature de la critique qui nous a été faite, par ceux qui ont contribué à entraver notre initiative. Nous avons pu en parler avec certains d’entre eux, nous aimerions en parler avec tous, du moins tous ceux qui ne considèrent pas notre action comme ressortissant du « soutien aux négationnistes turc » et autres insultes.

On nous reproche de ne pas avoir organisé nos rencontres avec « les associations arméniennes » locales. Remarquons au passage que l’on ne parle pas des associations turques. Qu’est ce que cela signifie au juste ? Que toute expression d’Arménien d’Arménie doit passer sous les fourches caudines de certains Français arméniens ? Les organisations des communautés arméniennes et turques de Lyon et de sa région n’avaient pas de raison d’être organisatrices d’une telle présentation d’initiatives qui se sont déroulées en Turquie et en Arménie depuis quelques années, mais avaient toutes les raisons de venir en prendre connaissance.

Nous savons que notre initiative a été critiquée par des militants lyonnais qui ont la double appartenance Parti Socialiste / Dashnak (la fédération révolutionnaire arménienne Hay Heghapokhakan Dachnaktsoutioun), militants qui, d’ailleurs, n’en connaissent pas réellement le contenu comme nous avons pu nous en rendre compte. Paradoxalement nous avons pu en effet avoir avec certains d’entre eux le dialogue dont ne voulaient pas entendre parler certaines personnes de la mairie de Lyon et qui effarouchait le vice président du conseil régional. Nous avons eu ce dialogue lors de notre rencontre de Villeurbanne et grâce à notre expression, en Français et en Arménien, sur radio Arménie de Décines, ou ils sont influents. Nous avons pu également dialoguer avec des organisations turques (notamment des militants du RACORT, réseau des associations de citoyens originaire de Turquie) - et constater qu’il n’y avait jamais eu d’échange sérieux entre les militants associatifs turcs et les militants associatifs arméniens en région lyonnaise. Si ces associatifs, composants de la société françaises, viennent écouter nos Turcs et nos Arméniens, cela ne facilitera peut-être pas le difficile travail de nos amis en Turquie et en Arménie, mais cela démontre que l’expérience de dialogue là-bas est bénéfique pour la dialogue ici au sein de notre société. Nous nous sentons confortés dans notre démarche et nos amis Turcs et Arméniens sont près à revenir pour réorganiser pareille rencontre sur une bien plus grande échelle. Mais est-ce possible ?

Une gestion communautariste perverse

Les responsables lyonnais ou régionaux rhône-alpins qui ont (de fait pour les premiers) tenté d’empêcher notre réunion, ou (simplement pour les seconds) refusé de la soutenir, l’ont fait au nom des mêmes arguments : une telle initiative doit se faire sous le contrôle des instances « chargées de l’international » tant au Conseil régional qu’à la Mairie, tout en se faisant en corrélation avec les « associations locales de Français d’origine arménienne ». En bref, à travers les instances internationales mais aux conditions des associations arméniennes. Nous avons vu que notre initiative, toute simple, n’avait ni l’ambition d’être une conférence internationale, ni la volonté de se substituer aux associations communautaires locales, mais simplement d’informer sur une réalité en cours. Ce faisant, elle venait bousculer un système en place. Dans ce système, un parti politique transnational (existant en Arménie et dans la Diaspora), le Dashnak, et les associations qu’il contrôle, sont érigés par des partis français, en l’occurrence les socialistes, et semble-t-il, certains Verts, comme représentants communautaires des Arméniens de France, et donc ayant droit de regard sur toutes questions concernant de près ou de loin les Arméniens et les Turcs. En France, le Dashnak apparaît presque exclusivement comme une organisation mémoriale du génocide et comme un avocat du refus de l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne. En Arménie - où il participe au gouvernement - il se situe du coté de l’ultra-nationalisme radical favorable à la « grande Arménie », et a joué un rôle dans le renversement du président Ter Pétrossian quand celui-ci cherchait un accord de paix avec l’Azerbaïdjan pour mettre fin au conflit du Nagorno Karabagh. Les organisations de défense des droits de l’homme et de la démocratie arménienne sont très critiques à l’égard de ce parti « social-démocrate » mais dont la rhétorique fait plutôt penser là-bas au Front National ici.

Plus généralement nos partenaires arméniens sont très critiques vis-à-vis de ces organisations « diasporiques » qui comme le Dashnak, leur paraissent obsédées par le passé au détriment du présent. Cela ne signifie pas qu’il faut refuser le débat avec les militants du Dashnak en France, d’ailleurs ce débat s’est amorcé à Lyon et ailleurs, mais qu’il n’y a aucune raison de soumettre l’information sur des initiatives de dialogue à leur droit de veto ! Cela reviendrait à soumettre toute initiative de présentation de dialogue israélo-palestinien au bon vouloir des partis comme le Likoud ou le Parti Travailliste israéliens sous prétexte de leur représentativité au nom des juifs de France (ça c’est vu dans certaines municipalités) ! Ou celle du Parti Socialiste serbe (celui de Milosevic) sous prétexte de sa représentativité au nom des français d’origine serbe (ça c’est vu aussi).

Il est vrai que certains socialistes, et peut être certains Verts, semblent adopter l’agenda du Dashnak - qui a demandé une nouvelle loi spéciale pour condamner les « négationnistes du génocide » en sachant parfaitement bien qu’une telle loi va avoir pour effet concret de rendre beaucoup plus difficile le travail de ceux qui se battent - avec quelques succès récents - pour la reconnaissance du génocide en Turquie même, et affaiblir le gouvernement Turc actuel au profit des nationalistes kémalistes et militaristes... Ce qui ne manquera pas en retour de renforcer un Dashnak en perte de vitesse tant dans la diaspora qu’en Arménie ! !

Cette « sous traitance » politique de la gestion des communautés s’appelle du communautarisme, et sous cette forme perverse, c’est celle qui contribue à empoisonner les relations intercommunautaires au sein de la société française mais aussi la politique de coopération internationale.

Le débat continue

Le débat continue. Nous avons organisé une nouvelle rencontre arméno-turque à Paris à l’occasion de la venue de militants de HCA Turquie et de HCA Arménie au séminaire organisé avec nos amis d’Echanges et Partenariats en novembre. Cette rencontre était co-organisée avec l’Assemblée des citoyens originaires de Turquie (ACORT) de Paris, et des personnalités de la diaspora arménienne en France y ont participé. Une rencontre chaleureuse et émouvante qui a été aussi l’occasion de souligner les conditions différentes de débat en Turquie et en Arménie d’une part, dans la diaspora d’autre part, et de mieux comprendre également les perceptions diverses des diverses générations (une majorité de jeunes participaient à la rencontre). Le 12 novembre, à l’invitation de l’association des travailleurs turcs de Strasbourg , nous sommes allés, avec Arthur Sakunts, l’animateur d’HCA Vanadzor (Arménie), expliquer le travail de dialogue arméno-turc de HCA, la perception des questions liées au passé et au présent en Arménie, etc. Une expérience inédite pour les militants de cette association très active en Alsace, vécue par tous comme très enrichissante.

Les polémiques et les surenchères se sont développées à l’occasion du vote en première lecture par l’Assemblée nationale française de l’incrimination du déni de génocide. Elle pourrait donner l’impression que le dialogue est impossible tant ici entre les diasporas que là-bas en Arménie et en Turquie. Notre travail démontre qu’il n’en est rien : des discussions et des échanges inconcevables il y a quelques années, se développent. Ainsi par exemple, le fait que notre amie la journaliste Ece Temelkuran aie pu publier des reportages, chaleureux, sensibles et émouvants, dans le grand quotidien populaire Milliyet sur l’Arménie ( 2006) et sur la diaspora arménienne en France.

Nous allons bien sûr continuer notre action, à Lyon ou à Paris comme à Istanbul et Erevan.

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