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Turquie : oublier l’assimilation

mercredi 4 mars 2009, par Baskın Oran

Le leader du Parti pour une Société Démocratique (DTP), Ahmet Türk a parlé en kurde lors d’une réunion de son groupe parlementaire et ce dans le cadre de “la journée mondiale des Nations-Unies pour les langues maternelles”. Et voilà le scandale.

Le leader du MHP (Parti du Mouvement Nationaliste) a qualifié cet acte de trahison et a demandé une sanction. Mais c’est encore l’AKP qui fut le plus embarrassé car il lui est encore devenu un peu plus difficile de faire tomber Diyarbakir dans son escarcelle lors des prochaines élections municipales et locales. Et surtout ne voilà-t-il pas que le représentant de son aile la plus conservatrice et islamiste, Bülent Arinç a déclaré lors d’une émission télévisée que celui à qui on permettrait de parler kurde aujourd’hui lors d’une réunion de groupe demanderait demain à utiliser la même langue en séance plénière pour poser des questions. Comment cet homme peut-il dire une chose pareille ? N’est-ce pas la réplique du slogan qu’on a utilisé contre lui-même depuis des années dans la polémique sur le voile islamique : “aujourd’hui en fac, demain à l’école primaire” ?
Penchons-nous sur cet événement de parler kurde dans l’enceinte du Parlement sous deux angles différents. Juridique puis politique.

Aucun obstacle juridique

Il n’est rien dans le règlement interne de l’Assemblée nationale qui interdise “l’utilisation d’une autre langue que le turc au Parlement”. Il n’est pas plus de loi, ni de règlement. Sans parler bien sûr du fait que A. Türk jouit de l’immunité parlementaire.

Il n’était qu’une seule loi, N°2932 édictée par la junte du 12 septembre 1980 disant bien innocemment : “la langue maternelle des citoyens turcs est le turc.” Une pure catastrophe. Elle ajoutait : “il est interdit d’exposer et de diffuser des idées dans une langue autre que les premières langues officielles des Etats reconnus par l’Etat turc.
J’aurais bien voulu connaître le gars qui est l’auteur de cet article. L’expression “première langue officielle” provenait de ce que le kurde etait alors en Irak la seconde langue officielle. Celle concernant “les Etats reconnus par la Turquie” visait à prévenir la possibilité pour le kurde de devenir “première langue officielle” si jamais un Kurdistan venait à être fondé. Il s’agit là d’une véritable prouesse intellectuelle. Prouesse qui tomba, dès 1991, dans la poubelle de l’histoire.

Il était aussi deux points d’appui à cette loi dans la constitution. L’article 26 énonçait qu’on “ne pouvait utiliser aucune des langues interdites par la loi pour expliquer et répandre des idées.” L’article 28 quant à lui, qu’on “ne pouvait diffuser dans aucune des langues interdites par la loi.” Deux articles qui devaient eux aussi finir dans la poubelle de l’histoire en 2001 dans le cadre des paquets de réformes pour l’UE.
Autre chose ? Si on tiiiiiire encore un peu sur la corde, on peut parler de deux autres textes. Le premier, l’article 3/1 de la constitution : “La langue [de l’Etat turc] est le turc”. Il ne peut être de “langue de l’Etat”. Il ne peut être qu’une langue officielle de l’Etat, utilisée dans les espaces officiels ; j’y reviendrai dans quelques lignes. Le second c’est la loi sur les partis politiques. Son article 81 : “dans les congrès [des partis politiques], que ce soit dans la rue ou dans un lieu fermé... on ne peut pas utiliser d’autre langue que le turc.

Soit. Mais si vous vous servez de cet article 81 pour condamner le discours de A. Türk alors vous violez la constitution. Je l’ai déjà écrit un millier de fois et si vous, vous n’en êtes pas lassés, je le suis pour ma part passablement : il est un article 90/5 de cette constitution apporté par un paquet de réformes pour l’UE en mai 2004 (c’est de là que vous comprendrez comment nos kémalistes “de gauche” ont proclamé l’impérialisme de l’UE). Cet article dit que si sur la question des droits fondamentaux et des libertés, la loi turque est en contradiction avec les traités internationaux dont la Turquie est signataire, alors ce sont les dispositions de ces traités qui s’imposent. L’un de ces textes n’est autre que la 3e partie du Traité de Lausanne : “Il ne sera édicté aucune restriction contre le libre usage par tout ressortissant turc d’une langue quelconque, soit dans les relations privées ou de commerce, soit en matière de religion, de presse ou de publications de toute nature, soit dans les réunions publiques.

La situation politique

Commençons par la question de la langue officielle. On y trouve deux raisons principales :

1- Il s’agit d’abord de faire en sorte que les institutions d’Etat dont dépend et dans lesquelles doit se rendre le citoyen ne se mettent pas à fonctionner comme les réunions des Nations-Unies. Qu’on n’y hésite pas sans fin entre traduction simultanée ou consécutive. Pour que le service public soit rapide et standardisé.
Si l’allocution de M. Türk avait eu lieu en séance plénière alors nous aurions connu ce problème. Mais pas au sein du groupe DTP. Ni d’ailleurs dans les mairies des départements où les Kurdes sont majoritaires à condition qu’on conserve l’usage du turc également.

2) Pour garantir l’unité nationale par la voie de l’assimilation. C’est là que la bât blesse. Je vais partager avec vous l’une des choses que mes recherches m’ont permis de comprendre et que j’ai écrite dans “Les Minorités en Turquie” (5e édition, page 158). A vous ensuite de vous prononcer sur la question de savoir si le fait d’empêcher A. Türk de parler kurde renforce ou brise l’unité nationale :

Du point de vue de l’assimilation, il est une relation chronologique entre la formation d’un marché économique nationale et la conscience ethnique / religieuse des minorités dans un pays. Si le marché national se forme avant cette conscience alors l’assimilation est possible, voire probable. Mais si la conscience (minoritaire) se forme avant le marché alors l’assimilation est impossible.

Or ce marché national qui dans tous les pays est l’élément fondamental qui a conduit à “l’intégration” ne s’est formé en Turquie au plus tôt qu’après les années 1980. Auparavant, le fromage persilé que l’on produisait à Mardin ne se trouvait pas à Istanbul et le lakerda (poisson salé) produit à Istanbul ne parvenait pas à Mardin. La conscience kurde quant à elle, a commencé de se former dans les années 1910 pour accomplir son processus au plus tard dans les années 60.
A cette règle d’or, j’opère un ajout pour que vous puissiez disposer de tous les éléments : si les efforts d’assimilation se poursuivent alors que cette conscience existe, ils ne servent à rien d’autre qu’à l’aiguiser un peu plus.

Puis une chose encore que j’ai déjà écrite dans “Globalisation et Minorités” (5e édition, pages 74-75), en me référant à l’ouvrage de Pierre George, “Géopolitique des Minorites” (PUF) : sur un même terriroire, l’identité de migrants et l’identité de peuples autochtones ne peuvent être les mêmes. Les premiers peuvent s’intégrer voir s’assimiler relativement facilement. Mais les identités ethniques des seconds ont tendance à résister.

Par exemple, les Juifs, bien que se différenciant par la religion, ont su s’intégrer. Quant aux Kurdes qui vivaient en Anatolie lorsque les Turcs sont arrivés, bien qu’ils soient également musulmans, ont résisté à l’assimilation kémaliste. Vous pouvez sans doute deviner qu’au stade actuel de la globalisation cette résistance ne fait que s’accroître.

Il faut désormais OUBLIER l’assimilation

Résumé : c’est aujourd’hui un pur fantasme que de vouloir assimiler les Kurdes. Les gestes paniques ayant conduit à l’arrêt de la diffusion de la chaîne parlementaire pour ainsi empêcher les gens de voir A. Türk parler en kurde ne peuvent pas servir à autre chose qu’à renforcer un peu plus la conscience identitaire kurde. Ils ne servent pas à autre chose qu’à légitimer le discours d’un PKK qui, face à cette situation, dirait : “regardez ! On vous endort avec la nouvelle chaîne kurde et puis de l’autre côté on continue de bannir votre langue !” Quelle réponse donneriez-vous ?

De cela, une conséquence certainement surprenante : il faut immédiatement traduire en justice ces gens qui veulent qu’on interdise de parler kurde dans le groupe DTP pour “aide et soutien au terrorisme”. Car ils ont aidé le PKK. Car ils l’ont aidé à recruter des Kurdes pour le maquis.

Et puis par dessus le marché, nous vivons dans un tel pays que les Turcs eux-mêmes envoient leurs enfants dans des écoles américaines ou anglaises. Tout cela pour que nos joyeuses têtes blondes puissent un jour gagner un peu mieux leur vie. Et c’est le fait de parler kurde va diviser notre pays ? Où est la logique là-dedans ? Quelle est cette peur, cette paranoïa, cette panique ? Quelle est cette misère ?
Ce pays n’en a pas mérité autant.

PS- N’est-il enfin pas une seule personne dans ce groupe des prohibitionnistes pour se dire la chose suivante le soir avant de s’endormir : “bon sang, plus avons-nous interdit, plus avons-nous fait pression, plus le nationalisme kurde est monté en flèche. Ne sommes-nous pas dans l’erreur ?

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Sources

- Traduction pour TE : Marillac

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