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TURQUIE - Lorsque la virilité écrase les Turcs

vendredi 8 juillet 2005, par Emel Bastürk Akca

Courrier International

Qu’un chanteur gay soit invité à parrainer un concours de lutte traditionnelle en Turquie a déchaîné les passions. Les codes de la masculinité oppriment autant les femmes que les hommes, constate Birgün.

Le maire d’Edirne [dans l’ouest de la Turquie], Hamdi Sedefçi, a récemment déclaré à la presse qu’il avait invité des groupes gays à la fameuse rencontre annuelle de Kirkpinar [lutte traditionnelle dans laquelle s’affrontent des adversaires au corps huilé], et a convié le chanteur Fatih Ürek à jouer le “seigneur” [parrain] pour les compétitions de cette année. C’est une bonne stratégie de communication. La proposition de Sedefçi et l’accueil positif donné par Ürek à cette proposition ont fait couler beaucoup d’encre, et les informations sur les rencontres de Kirkpinar se sont déplacées des pages sportives des journaux aux rubriques Société, avec de nombreux débats sur l’“identité masculine”.
Les anciens seigneurs de Kirkpinar ne sont pas contents du choix de cette année. Sans ouvertement critiquer l’orientation sexuelle du chanteur, ils ont rappelé que la virilité était un critère indispensable pour se prévaloir de ce titre prestigieux. Mais tout cela cachait mal le malaise relatif à la construction de l’identité masculine et aux rôles sociaux imposés autant aux hommes qu’aux femmes. Dans ce sens, Kirkpinar est par excellence l’occasion où se donnent rendez-vous les “vrais” hommes. La place publique appartient donc à ceux “qui savent monter à cheval, se servir d’une arme et s’affronter à la lutte”. Selon cette vision, on ne naît pas homme, on le devient. C’est une qualité que l’on acquiert dans la société, une qualité qu’il faut mériter. Comme l’explique l’anthropologue Tayfun Atay, “ce pouvoir viril est comme un habit couvert d’épines qu’on porte sur soi. On attend de lui qu’il nous mette à l’épreuve à chaque instant et qu’il nous régénère. De ce point de vue, la virilité opprime l’homme lui-même avant d’opprimer les autres.”
En 2003, une femme avait présidé ces rencontres de lutte traditionnelle. Le fait qu’une femme soit le seigneur d’un événement aussi viril n’avait pourtant choqué personne. Sa nomination avait reçu un accueil tout à fait favorable, et les médias n’y avaient d’ailleurs rien vu de particulier. En fait, la Turquie n’est pas étrangère aux “seigneurs” de sexe féminin. Elles ne menacent pas dans leur structure les rôles sociaux liés à chacun des sexes. La vraie menace vient de ceux qui n’assument pas leur rôle, qui ne répondent pas à l’“appel de la virilité”. Surtout pour les jeunes hommes, se conformer aux critères de delikanl [littéralement “sang fou”, mot qui désigne les qualités chevaleresques jugées souhaitables chez un homme] est la condition sine qua non d’une existence sociale. La virilité obéit à un code strict, allant de la coupe de cheveux à la manière de parler. Il peut même avoir des conséquences violentes et destructrices, au point d’obliger un adolescent à tirer sur sa mère, comme c’est récemment arrivé. Les médias ont largement évoqué les deux affaires - la candidature de Fatih Ürek au patronage de Kirkpinar et cet adolescent de 14 ans qui n’avait pas aimé la participation de sa mère à une émission féminine à la télévision et avait décidé de la punir. Bien que le lien entre les deux sujets soit évident, les débats ne se sont jamais croisés, car tout le monde parlait de la mère tombée sous les balles de son fils, et de l’oppression des femmes en général, oubliant complètement l’autre victime de l’affaire, le jeune garçon qui avait appuyé sur la détente. Lui aussi était pourtant à l’autre bout de cette oppression qui fixe à chaque sexe des modèles de comportement. Les problèmes désignés comme “féminins” et ce qu’on appelle les “droits de la femme” ne sont pas indépendants de l’identité masculine, et tant qu’on ne les discute pas ensemble, il sera difficile d’y trouver de vraies solutions. Il est important de comprendre et de faire comprendre que le pouvoir viril est quelque chose qui écrase autant les hommes que les femmes.

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