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Semih Vaner* : La Turquie, partenaire historique

mercredi 25 août 2004, par Semih Vaner

Le Point N° 1666 - 19/08/2004

Propos recueillis par Jan Schmidt-Whitley

« Le Point » poursuit son débat sur l’adhésion de la Turquie à l’Europe. Après le « non » de François Bayrou et le « oui mais » de Pierre Moscovici, voici la position de Semih Vaner.

Le Point : Géographiquement, la majorité du territoire turc est en Asie. Pourquoi vouloir à tout prix se rattacher à l’Europe ?

Semih Vaner : La Turquie a fait un choix de civilisation dès le XIXe siècle, lorsque le sultan Abdel-Majid entreprit de profondes réformes politiques et administratives, les tanzimat, qui se déroulèrent de 1839 à 1876. Mustafa Kemal perpétua ce choix en faveur de l’Occident. Ensuite, pendant la guerre froide, la Turquie occupera une place importante dans le dispositif de sécurité occidentale, réaffirmant son appartenance au monde européen. Quant au processus de démocratisation, il a débuté en 1946. Si tout n’est pas parfait, l’Europe doit avoir une approche positive. Il faut arrêter de mettre en relief les faiblesses de la Turquie et encourager les nombreux progrès et réformes. Or, mis à part quelques familles politiques, peu de partis ont cette attitude en France.

Quel est l’intérêt, pour l’UE, d’accepter la Turquie en son sein ?

Plusieurs raisons militent en faveur de l’adhésion turque. Pour l’Europe, c’est avant tout une question de crédibilité. De Gaulle et Adenauer acceptèrent la Turquie dans l’Europe dès 1963. L’union douanière, en 1996, a marqué une nouvelle étape du processus. A Helsinki, en 1999, Jacques Chirac et Lionel Jospin réitèrent les engagements en faveur de l’adhésion. Je vois mal comment, en 2004, l’UE pourrait faire marche arrière. Deuxième raison : la Turquie appartient déjà au Conseil de l’Europe, à l’OCDE et à l’Otan, et a toujours démontré ses liens d’appartenance loyale envers ces instances occidentales. Elle a donc participé historiquement et culturellement à la construction de l’Europe. Troisième raison : Ankara peut jouer un rôle essentiel dans le dialogue entre le monde occidental et le monde musulman.

L’adhésion de la Turquie à l’UE serait donc inscrite dans une logique irréversible ?

La Turquie est demandeuse depuis plus de quarante ans. Il y a eu des engagements forts de la part des Européens, depuis cette époque, qui n’ont pas montré d’autres perspectives que l’adhésion à terme. Le véritable problème est de préparer au mieux cette intégration pour qu’elle se réalise dans les meilleures conditions.

Comment les Européens voient-ils cette adhésion ?

L’Espagne, l’Italie, la Grande-Bretagne, les pays scandinaves sont plutôt favorables à l’adhésion. L’Allemagne également. La question s’y pose différemment en raison du poids des diasporas turque et kurde, qui transforment cette question en enjeu de politique intérieure. Deux pays se singularisent : la France et l’Autriche. Il est préoccupant pour la France de se retrouver politiquement alignée sur l’Autriche. Pourquoi ce refus ? Je vois là plutôt une recherche d’alibis. C’est un problème de politique intérieure franco-français.

Quelle date vous semble réaliste pour une adhésion de la Turquie ?

L’important est qu’en décembre on donne un signe fort à la Turquie avec des engagements concrets. 2012 me semble être une date réaliste.

Et si l’UE rejetait la Turquie ?

Un refus se traduirait par une forte déception qui pourrait déstabiliser le gouvernement. Ce refus serait interprété comme un échec de l’AKP (le Parti de la justice et du développement) du Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan. Mais la Turquie a les reins solides. Il n’y aurait pas de crise majeure. Les liens turco-américains se renforceraient et cela aurait également des résonances dans le monde musulman, où l’UE s’affirmerait comme un club chrétien.

Quelle est la place de la Turquie dans le monde musulman ?

Il y a une certaine méfiance des mondes arabe et iranien vis-à-vis de la Turquie. La laïcité n’est pas bien vue en Iran et dans le monde arabe, l’abolition du califat et du sultanat, l’adoption des caractères latins n’ont pas été appréciées. Les relations instaurées avec Israël dès 1949 creusèrent le fossé. Toutefois, le modèle turc a un impact grandissant auprès des élites musulmanes.

L’UE peut-elle accepter un pays dont le parti majoritaire au pouvoir est musulman ?

Il est temps de voir le monde musulman dans sa diversité. La Turquie a un système parlementaire et démocratique compétitif. Même s’il y a eu des accidents de parcours, même si le poids de l’armée est toujours important, l’orientation est démocratique. L’AKP a intériorisé ce processus. Je qualifierais ce parti de conservateur musulman ou de musulman démocrate. On peut faire un parallèle avec la sensibilité chrétienne qui existe dans certains partis politiques occidentaux

* Universitaire, président de l’Afemoti (Association française pour l’étude de la Méditerranée orientale et du monde turco-iranien) et directeur des Cahiers d’étude sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien.

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