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Sarkozy : quelles inflexions ?

mercredi 19 septembre 2007, par Marillac

Il est de certaines séries d’inflexions comme de ces microcassures survenant de temps à autre le long d’une ligne de faille entre deux plaques tectoniques, en géologie ou en stratégie.
Lorsque la faille n’est pas a priori identifiée, il convient alors de rapprocher des microévénements en une série dans l’attente des échos que de possibles changements d’échelle ne manqueront pas de susciter.

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Par Cdriik

Il doit en être ainsi de cette question iranienne devenue et devenant au fil du temps la grande question stratégique du siècle dans lequel nous sommes en train d’entrer : Téhéran se dotera-t-il de l’arme nucléaire ? Cela est-il tolérable pour l’ordre (voire le désordre mondial) comme pour les pays voisins ? Quelles peuvent en être les conséquences à moyen et long terme ? Comment orienter décisions et actions stratégiques en fonction de ce facteur profondément déstabilisant ?

Loin de nous l’idée de formuler une réponse théorique stratégique globale à cette ou ces question(s).
Nous nous contenterons de mettre ici en rapport toute une série d’inflexions relevées ici ou là.

1- L’inflexion de M. Sarkozy sur la question turque ou du moins sur l’attitude que devrait adopter la diplomatie française à l’égard d’une question qui, décidément, paraît moins souple que ne l’auraient laissé supposer les fracassantes déclarations d’une campagne menée tambour battant sur des sillons volontiers cocardiers. Quels que soient les distinguos opérés par l’Elysée en ce qui concerne les chapitres plus ou moins liés à l’adhésion ou à un possible partenariat, la récente prise de position du chef de l’Etat marque la victoire certaine d’un pragmatisme rassurant et logique sur une idéologie provocatrice : comment parler de relation privilégiée pour un pays avec lequel on cherche à susciter une crise voire une rupture ?

Comment ne pas reconnaître, si c’est la position que l’on retient, que si l’alternative adhésion / partenariat privilégié est une alternative valable – rappelons que nous sommes dans un « processus ouvert » -, alors elle est totalement réciproque ? On peut aller des négociations d’adhésion au partenariat mais aussi du partenariat vers une adhésion qui n’est pas l’affaire d’aujourd’hui. Autant ne pas insulter l’avenir. Et sans doute, garder des cartes en main pour une gestion à moyen terme de la question iranienne, de ses conséquences comme de ses implications.

2- L’inflexion de M. Sarkozy sur la question iranienne par rapport à ses prédécesseurs en direction de positions beaucoup plus atlantistes dans lesquelles le bâton ne saurait être oublié comme moyen de pression crédible. Il s’agit de rappeler à l’Iran qu’il existe dans cette affaire des lignes rouges à ne pas dépasser et que ses élites ne peuvent pas se permettre de bousculer trop ouvertement et impunément des principes de base de la sécurité internationale : briser les règles du TNP et inciter ses voisins à se doter de l’arme nucléaire (à commencer par la Turquie et l’Arabie Saoudite) tout en ouvrant dans le monde une ère nouvelle de la prolifération nucléaire devraient suffire à mettre en alerte l’ensemble des diplomaties mondiales.

Peut-être s’agit-il aussi chez M. Sarkozy de manifester un penchant atlantiste dont certains de ses partisans osaient encore faire le procès à Ankara dans le cadre de sa possible adhésion ?L’atlantisme comme ailleurs ce que l’on appelle le libéralisme n’est pas une tare en soi, attendu qu’il ne s’agit pas d’un suivisme atlantique. En ce sens, il faut considérer le point qui suit.

3- L’inflexion de M. Sarkozy (et de M. Morin) sur la question de la réintégration des structures militaires intégrées de l’OTAN. Se pose la question, maintes fois posée, de savoir comment créer une identité européenne stratégique et militaire auprès ou au cœur de l’OTAN. Et surtout la question de savoir comment inciter tous les pays qui ont fait de l’OTAN le pilier de leur doctrine de sécurité à rejoindre le principe d’une doctrine plus européenne. Quelle en serait la nécessité ? Comment l’UE pourrait-elle se faire entendre et s’inventer militairement et stratégiquement une certaine autonomie avant même de parler d’indépendance ?

Pour cela, quels acteurs au sein de l’OTAN puisqu’il s’avère qu’une défense européenne ne prendra racine qu’au cœur même de cette alliance ?

Et s’il s’agit de rééquilibrer les responsabilités pour se dégager des marges de manœuvre et être en mesure de gérer au mieux ses intérêts dans des crises qui concernent plus directement l’Europe que les Etats-Unis, quels sont les pays européens de l’OTAN dont la doctrine stratégique est contrainte de se fonder sur un tel principe de « check and balances » ? Sans plus rentrer dans les détails, il est certain que la France et la Turquie se rejoignent sur ce point.

Mais il faut aller plus loin et changer d’échelle pour donner un peu plus d’écho à cette modeste série d’inflexions.

4- L’inflexion iranienne impulsée par les réformateurs de Khatami dès 1996. Stratégiquement, cela s’est soldé par une certaine prise de recul (au moins diplomatique, les pasdarans et l’aile conservatrice du régime continuant en sous-main) avec l’intransigeance syrienne sur le soutien apporté aux mouvements terroristes. Sans nous éloigner de ce qui nous concerne ici, il suffira de noter combien l’évolution du ton de Téhéran a conduit Damas à céder à Ankara à l’été 98 sur la question de Öcalan, le chef du PKK, fort peu discrètement installé dans la capitale syrienne : après quelques semaines de pressions et d’installation de troupes turques sur la frontière syrienne, Damas lâchait la carte PKK, ce qui allait donner lieu à une fuite des plus rocambolesques jusqu’à son arrestation au début de l’année 1999.
Avec le maintien du soutien iranien, Damas n’aurait pas cédé.

Or quelles en furent les conséquences ? A court terme, un vif regain de passion nationaliste en Turquie avec l’élection de Ecevit suivi de très près par le MHP (extrême droite). Mais à moyen terme, un arrêt de la guérilla et du terrorisme du PKK qui régnait en tyran sur la vie politique turque depuis plus de 15 années.

Un relatif apaisement donc qui permit l’effondrement de la bulle nationaliste permettant à des partis sclérosés et sans projet de se maintenir au pouvoir. L’émergence du phénomène AKP, formidable stabilisateur politique et économique et l’orientation résolue de la Turquie vers l’UE et le processus d’adhésion.

Redoutables joueurs d’échec, les Iraniens ne sont pas sans savoir où se situe le seuil de nouvelles relations avec l’Occident : plus que jamais chez leurs immédiats voisins turcs. S’il s’agit pour eux de lier langue avec les USA dans un premier temps, il ne s’agit pas non plus de se vouer corps et âme à une relation par nature profondément déséquilibrée. L’opportunité étant alors d’inviter un autre acteur dans la région avec lequel il leur serait possible de nouer des relations équilibrantes : or une Turquie naturellement ouverte et ancrée en Europe et Méditerranée constitue la meilleure porte à l’irruption (émergence) d’un tel acteur global. Et européen.

S’aliéner la Turquie et se cantonner au petit jeu du souverainisme égoïste et nucléarisé ne peut pas faire partie des plans des réformateurs et des bazarî (milieux d’affaire) iraniens. Tout au plus de la clique réactionnaire du Président Ahmadinejad.

Et à cette porte ouverte, telle que tente de la maintenir aujourd’hui l’entourage de Rafsandjani, ne peut répondre qu’un atlantisme européen modéré et intelligent.

La partie est dure et nécessite plus que des gesticulations. Mais elle est au cœur de la réussite et des responsabilités stratégiques du nouveau pouvoir français.

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