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Réponse à l’article d’Ara TORANIAN

mercredi 9 juin 2004, par Reynald Beaufort

Réponse à l’article d’Ara TORANIAN : « L’entrée éventuelle d’une Turquie négationniste en Europe inquiète les 450 000 Français d’origine arménienne. Exiger la mémoire du génocide arménien » - Article publié dans « Rebonds » le lundi 07 juin 2004

Mercredi 9 juin 2004

L’association Turquie Européenne qui représente une centaine d’associations franco-turques demande un droit de réponse à cet article diffamatoire et insultant envers la Turquie et le peuple turc.

Au nom du vieux principe « diffamez, diffamez, il en restera toujours quelque chose », M. Ara Toranian a pris des libertés très contestables avec la réalité. Non, il n’est pas question ici d’affirmer que l’Empire Ottoman n’a pas été coupable d’exactions par le passé. D’ailleurs, bien peu de pays peuvent prétendre échapper à une telle accusation. Mais nous nous élevons contre les allégations de ce monsieur qui suggère que la Turquie est encore aujourd’hui une menace pour les Arméniens qui vivent sur son sol ou dans tout autre pays. Il prétend que la Turquie efface les souvenirs des Arméniens de son territoire ! Je me suis assez rendu en Turquie pour savoir que c’est faux, et tout ceux qui connaissent ce pays pour y avoir vécu le confirmeront. Les Arméniens de Turquie vivent en toute quiétude, mais tout comme les Juifs en France, ils ne sont pas à l’abri de menées de groupes ou individus extrémistes qui sont la honte de toutes les nations.

Effectivement, la Turquie ne reconnaît pas le génocide arménien. Elle a toujours admis la réalité de massacres mais nie qu’il y ait eu une intention délibérée de la part du gouvernement Jeune Turc de supprimer l’ensemble d’une population. Bien qu’on le taise en France, les historiens sont partagés sur le sujet et le Royaume Uni, qui n’a pas spécialement d’intérêts en Turquie, rejette cette qualification, comme l’a rappelé récemment et à plusieurs reprises, son Ministère des Affaires étrangères. M. Toranian et ses amis ont-ils l’intention de demander l’exclusion de ce pays de l’Union Européenne ? Force est de constater que les pays qui ont légiféré sur ce sujet sont ceux qui ont accueilli une forte diaspora arménienne, la France en tête.

Les propos de M. Toranian deviennent proprement scandaleux et insultants quand il affirme que la Turquie se serait rendue « complice de la Solution Finale » qui, comme chacun sait, désigne la Shoah. Durant la Seconde Guerre Mondiale, il convient de rappeler que la Turquie est restée neutre. Alors que de France, les Juifs étaient déportés par trains entiers vers les camps de la mort, la Turquie, elle, accueillait sur son sol les Juifs en exil, dont Albert Einstein.

Pourquoi un tel acharnement de la part de M. Toranian ? Ne fût-il pas à une époque, pas si lointaine, un membre ou un sympathisant de l’ASALA, une organisation terroriste arménienne de triste mémoire qui a ensanglanté la France en assassinant sur son sol des ressortissants turcs ? Craint-il, comme certains nationalistes arméniens, la reconnaissance et la fixation définitive des frontières actuelles de la Turquie par son l’entrée dans l’Union ?

Je suis assez proche des Turcs de France pour savoir que ceux qui sont sans cesse et depuis des années menacés, insultés et humiliés ne sont pas les Français d’origine arménienne mais bel et bien les personnes originaires de Turquie ou ceux qui les soutiennent. Je tiens à la disposition de ce journal nombre de courriers en attestant. Les Turcs ont eu le seul tort de ne pas comprendre assez tôt qu’il fallait acquérir la nationalité française afin de faire peser leur bulletin de vote dans les décisions des législateurs et des hommes politiques. A leur décharge, on notera que la plupart croyaient retourner rapidement dans leur pays en ayant fait quelques économies... Mais aujourd’hui cette communauté trop discrète a décidé de relever la tête et de répliquer à ses détracteurs. Le fait que la Turquie soit devenue le bouc émissaire des eurosceptiques et l’écran de fumée qui permet à la classe politique d’éluder les sujets qui fâchent, n’y est évidemment pas non plus étranger !

Reynald Beaufort
Président de l’Association « Turquie Européenne »


L’article à l’origine de ce droit de réponse

L’entrée éventuelle d’une Turquie négationniste en Europe inquiète les 450 000 Français d’origine arménienne. Exiger la mémoire du génocide arménien

Par Ara TORANIAN

lundi 07 juin 2004

La perspective d’entrée de la Turquie dans l’Europe ne soulève pas que des questions académiques sur l’histoire et la géographie de l’Ancien Continent. Elle suscite également une forte inquiétude au sein d’une partie de la population française qui a rarement voix au chapitre, qu’on a du mal à entendre et qu’on évacue trop souvent des débats : les 450 000 Français d’origine arménienne, enfants et petits-enfants des rescapés du génocide de 1915.

Fantasmes que leurs craintes fondées sur de l’histoire ancienne ? On aimerait s’en convaincre. Hélas, la politique des gouvernements turcs qui se sont succédé depuis cette extermination fait montre de suffisamment de constance pour ne pas laisser place au doute. Qu’ils soient de droite, de gauche, laïques ou islamistes, ces pouvoirs se sont inscrits, avec un remarquable sens de la continuité, dans la logique de ce crime. Depuis la fondation de la Turquie dite moderne en 1923, ces gouvernements n’ont eu de cesse de poursuivre par d’autres moyens l’entreprise d’anéantissement engagée par les Jeunes Turcs : négation organisée du fait historique, gommage systématique de tout indice des massacres, de toute trace des Arméniens dans leurs territoires ancestraux, destruction ou détournement partout où cela est possible de leurs vestiges historiques, de leurs églises. Ils se sont également évertués à imposer une loi du silence à l’intérieur du pays et un chantage permanent à l’extérieur pour faire taire les Etats qui, tels le Canada le 21 avril dernier, la Suisse le 16 décembre 2003 ou la France le 29 janvier 2001, ont pris la liberté de reconnaître le génocide. Cette complicité active des autorités turques « modernes » envers l’extermination des Arméniens a atteint un nouveau pic. Il y a un an, en effet, le ministère de l’Education nationale a envoyé à l’ensemble des établissements secondaires du pays une circulaire leur enjoignant d’organiser une dissertation sur le thème suivant : « Comment répondre aux allégations de génocide arménien ? » Avec, à la clé, une récompense pour la meilleure copie.

Face à un tel obscurantisme, un tel acharnement, comment les Français d’origine arménienne pourraient-ils appréhender sereinement la venue de cet Etat qui, du fait de sa démographie et des dispositions du traité de Nice, est destiné à être le plus représenté au Parlement européen ? Comment les enfants du génocide arménien pourraient-ils accepter de se retrouver dans une Europe qui ferait la place belle à une Turquie négationniste, complice de la solution finale ?

***Certaines personnes déjà nous ont fait savoir que face à cette éventualité, elles se préparaient à plier bagage. Et ce n’est pas l’attitude des pouvoirs publics dans cette affaire qui les tranquillisera. En témoigne la réponse de Jacques Chirac à une question d’un journaliste de Radio J, lors de sa conférence de presse du 29 avril dernier. A sa question portant sur la reconnaissance du génocide des Arméniens par la Turquie comme préalable à son adhésion dans l’Europe, le président de la République a répliqué sèchement : « C’est une affaire bilatérale entre la Turquie et l’Arménie. » Des propos qui ont semé le trouble, y compris à droite : « C’est comme si on disait que les exterminations ne concernent que les communautés qui en sont les victimes », a rétorqué François Bayrou.

Les communautés arméniennes ont dû batailler pendant quatre-vingts ans contre les menées négationnistes de la Turquie. Les reconnaissances du génocide effectuées dernièrement par quelques Etats démocratiques leur laissaient espérer en l’avènement d’une nouvelle ère. Se sont-elles trompées ? Faces aux diverses menaces que laisserait craindre l’adhésion d’un Etat turc qui n’aurait pas rompu avec la logique criminelle de ses prédécesseurs, quelle sera l’attitude de la France ? Assumera-t-elle la protection due à ses citoyens d’origine arménienne ? Il n’y a qu’en exigeant de la Turquie qu’elle reconnaisse officiellement le génocide des Arméniens que l’on pourra rassurer nos concitoyens. Et aller de l’avant. On est encore loin du compte.

http://www.liberation.fr/page.php?Article=212644

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