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Relations turco-israéliennes : une affaire complexe

vendredi 7 mai 2010, par Gülçin Lelandais

Les relations entre la Turquie et Israël connaissent, depuis quelques années, un certain refroidissement lié à la réorientation de la politique étrangère turque durant le mandat du gouvernement AKP en place. Mais si ces tensions existent, il ne faut pas négliger les liens historiques profonds, depuis le 15e siècle, entre ces deux peuples.

Aujourd’hui, une population d’environ 25 000 juifs, descendants des juifs d’Espagne ayant rejoint l’Empire ottoman suite à leur expulsion de 1492 par l’Inquisistion, vivent en Turquie sans qu’ils ne fassent l’objet d’une xénophobie quotidienne.

Après la fondation de l’Etat hébreu en 1948, la Turquie fut le premier pays musulman à reconnaître l’Etat juif, dès 1949. Depuis, les rapports entre Ankara et Tel Aviv se sont développés tant sur le plan politique qu’économique. Un accord cadre de coopération militaire a été signé le 23 février 1996 entre les deux capitales. Par ailleurs, en entretenant de bonnes relations avec Israël, la Turquie a recherché le soutien des groupes de pression juifs au Congrès des Etats-Unis concernant le génocide arménien. Israël est d’ailleurs le seul Etat, hormis la Turquie, à s’opposer officiellement à l’usage du terme « génocide » pour qualifier les massacres de 1915-1916.

Le rapprochement entre la Turquie et Israël

Après la fin de la guerre froide, la Turquie, dans sa lutte intensive contre le PKK (guérilla kurde), s’est rapprochée d’Israël notamment dans le domaine militaire. De nombreux accords militaires liés à des ventes d’armes ont été signés et ceci pendant le gouvernement du Refah Partisi, proche de l’Islam radical. Les années 1990 furent la période où la guerre contre le PKK a atteint son niveau d’intensité le plus élevé. Les relations avec la Syrie, l’Irak et l’Iran étaient plus que conflictuelles en raison de leur soutien direct ou indirect aux rebelles kurdes. Le seul pays dans la région soutenant la Turquie dans sa lutte « anti-terroriste » était Israël. La Turquie se sentant isolée dans la région avait, de ce fait, créé un partenariat intensif avec ce pays.

Néanmoins, les temps et les paramètres ont changé. Tout d’abord, la Turquie a réglé ses problèmes politiques avec la Syrie après la capture d’Abdullah Öcalan, leader du PKK. Sa désignation comme pays candidat à l’Union européenne lui a ouvert de nouvelles perspectives. L’Irak a été neutralisé et la chute de Saddam Hussein a affaibli ce pays aux yeux de la Turquie.

Des changements à l’arrivée au pouvoir de l’AKP

De plus, depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP en 2002, la Turquie a développé de nouvelles dynamiques dans sa politique proche-orientale, qui prenaient déjà leur origine à la fin des années 1990. Alors que ces dernières ont constitué une période de crises et de tensions politiques entre la Syrie et la Turquie, la décennie dans laquelle nous nous trouvons a plutôt mis en exergue un rôle important et constructif de la diplomatie régionale turque, et ceci dans plusieurs domaines. On constate de plus en plus l’implication de ce pays dans les politiques de stabilisation du Proche-Orient tant pour des questions la concernant, comme Chypre, mais également pour celles qui ne l’impliquent pas directement comme la question palestinienne. Notons que la Turquie a joué pendant plusieurs mois un rôle de facilitateur entre la Syrie et Israël, jusqu’à l’opération contre la bande de Gaza en décembre 2008.

La polémique sur la Palestine entre R.T. Erdoğan, premier ministre turc, et Shimon Perez, premier ministre israélien lors du sommet de Davos en février 2008, l’exclusion d’Israël des exercices militaires multinationaux dans les eaux territoriales de la Turquie en Méditerranée en août 2009, et l’entêtement solitaire et décomplexé de la Turquie contre le choix de l’ex-premier ministre danois à la présidence de l’OTAN par les pays européens, sont le signe de la nouvelle orientation de la politique étrangère turque, et signifient que désormais la Turquie ne veut plus s’en laisser compter et se considère comme un des acteurs régionaux centraux.

Une désapprobation grandissante

Un de derniers exemples illustrant cette position est l’affirmation de la Turquie à jouer un rôle de médiateur entre l’Iran et les Etats-Unis. Etat frontalier de l’Iran, possédant d’importants contrats d’hydrocarbures avec ce dernier, la Turquie veut éviter toute crispation politique suite aux avancées nucléaires de ce pays . Dans sa politique de contribution à la stabilité régionale, la Turquie veut assurer également ses ressources énergétiques indispensables à l’accélération de son développement. Si, par ses interventions en matière de politique étrangère, la Turquie souhaite apparaître comme acteur incontournable de la région, elle veut également éviter que cette situation soit éphémère en cherchant à entreprendre des coopérations énergétiques avec ses voisins.

La Turquie souhaite apparaître comme acteur incontournable de la région

Les prétentions de puissance régionale donnent à la Turquie certaines responsabilités à ses yeux. La Turquie ne se sent plus obligée d’avoir une coopération intensive avec Israël. De plus, depuis les dernières attaques contre Gaza, les bombardements du Liban, la construction du mur de séparation, l’opinion publique turque n’est guère favorable à Israël. Les derniers incidents comme la mise en programme d’un feuilleton sur la chaîne publique traitant le drame palestinien et montrant les soldats israéliens comme de véritables barbares, ou la protestation étudiante à Trabzon contre une conférence de l’ambassadeur israélien dans l’université de la ville, sont des exemples de cette désapprobation grandissante en Turquie.

Des efforts vite oubliés

Dans un récent article paru dans The Daily Star, un journal anglophone au Liban, le journaliste Efraim Inbar défend que la politique étrangère turque s’islamise et tourne le dos à l’Occident en poursuivant le développement de ses relations avec l’Iran, et en préférant ses voisins dictatoriaux à la démocratie israélienne.

On a vite oublié que depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, la Turquie n’a fait que soutenir l’Occident et a tourné constamment son dos à ses voisins orientaux. Elle fut pendant longtemps un bouclier stratégique face à l’URSS. Elle est encore aujourd’hui en Afghanistan et s’apprête à reprendre le commandement des forces militaires de l’OTAN. Mais la Turquie a été déçue également par l’Europe. Quand sa candidature a été officiellement reconnue en 1999, les responsables politiques européens parlaient d’une perspective de 15 ans pour l’adhésion. En 2009, dix ans après, ils parlent encore d’une dizaine d’année pour l’adhésion. Pendant ce temps, les pays de l’ex-Union soviétique ont intégré l’Union européenne. La Turquie, elle, attend toujours à la porte.

Les efforts réalisés par la Turquie sont souvent sous-estimés (référendum à Chypre, amélioration des relations avec l’Arménie, programme d’ouverture démocratique pour les droits des Kurdes, etc.). La politique française, avec l’acharnement de Nicolas Sarkozy à s’opposer à l’adhésion de la Turquie, n’arrange pas non plus les relations. La Turquie a l’impression aujourd’hui que l’Occident lui a tourné le dos il y a longtemps. Les promesses sont abandonnées. N’est-il pas normal qu’elle cherche à développer ses relations politiques avec ses voisins ? Après tout, s’il y a autant de dictatures dans cette région, à qui la faute ? Il suffirait de regarder l’histoire des relations coloniales et postcoloniales des pays occidentaux avec les pays du Moyen-Orient…

auteur : Gülçin Lelandais*

*Gülçin Lelandais est docteur de l’École des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) et actuellement chercheuse postdoctorale à l’Université de Picardie Jules Verne. Ses travaux portent sur les mobilisations collectives, l’altermondialisme, les mouvements transnationaux et la Turquie.

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Sources

Source : Contre-Feux.com du 25 novembre 2009

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