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Réflexions sur la loi « anti négation » et ses conséquences (1)

vendredi 17 novembre 2006, par Philippe Couanon

Le vote, il y a quelques jours, par le parlement français d’une loi visant à interdire toutes formes de négation du génocide arménien de 1915 a fait naître de multiples réactions d’hostilité quant au fond comme à la forme. Loin de moi l’idée vouloir nier la réalité des massacres qui ont eu lieu à l’encontre de la communauté arménienne de Turquie (ce que les autorités turques n’ont jamais contesté) ni de polémiquer sur le bien fondé du terme « génocide » pour qualifier ces exactions. Par contre, ce vote appelle quelques réflexions de ma part.

- Par Philippe Couasnon, agrégé d’Histoire et membre de Turquie Européenne.

Dans la forme, le procédé parait plus que contestable, voire choquant pour un historien. Peut on admettre, en effet que l’histoire soit dictée par le pouvoir ou par des politiciens et fixée par des lois ? Ce serait considérer l’Histoire comme une science exacte.. Ce qui est erroné, et donc accepter qu’il n’existe qu’une unique interprétation possible des évènements ou des situations passées… à la discrétion des seuls parlementaires ! De telles méthodes ont existé par le passé et se pratiquent toujours dans des régimes aux antipodes de la démocratie telle qu’elle est théoriquement conçue dans le pays qui se dit « le pays des Droits de l’Homme » (URSS, Chine populaire.. Et autres spécialistes totalitaires de la falsification de l’Histoire et de la pensée unique). Si cette loi devait être définitivement adoptée, c’est tout un pan de l’histoire du monde qui deviendrait intouchable et interdit aux investigations des futures générations de chercheurs… à moins de se cantonner à la version officielle.

Il faut dire que la législature française actuelle présente la fâcheuse tendance à prétendre légiférer sur tout dans le moindre détail, et concernant le passé, il y a récidive après la tentative avortée d’imposer une vision uniquement positive de la colonisation dans les programmes scolaires… et il paraîtrait que d’autres projets du même acabit existent dans les cartons de nos députés zélés et prompts à satisfaire les demandes des lobbies… ça promet !

Concernant les massacres des Arméniens, laissons les historiens faire leur travail et laissons les juristes définir la nature du crime au vu des conclusions des premiers nommés.

La France donneuse de leçons

On peut dès lors s’interroger sur le bien fondé de la démarche des représentants français ; même si l’on ne peut reprocher au président Chirac son désir de « travail de mémoire universel », force est de constater dans son discours une certaine hypocrisie (dont il est loin d’être en France l’unique dépositaire) qui consiste à regarder la « paille dans l’œil du voisin et non la poutre dans le nôtre » ! Que chacun commence donc par faire son propre bilan avant de vouloir donner des leçons d’humanisme aux autres !

En effet, la France peut elle décemment s’enorgueillir d’avoir réalisé un examen de conscience complet sur certains épisodes récents de son histoire ?… pour ne pas évoquer son passé esclavagiste et son histoire colonialiste brutale et discriminatoire. Ne reste t-il pas dans les mémoires collectives, nombre de sujets ou d’épisodes tabous que chacun continue lâchement d’occulter : Le rôle de la France dans les déportations des juifs sous l’Etat Français, les multiples exactions perpétuées durant l’épuration, les massacres commis en répression de l’insurrection malgache de 47, la guerre d’Algérie, pudiquement qualifiée de « maintien de l’ordre » jusqu’à très récemment et son cortège d’horreurs jalousement tues (tortures systématiques, exécutions sommaires, abandon des Harkis, massacre des Algériens du 17 octobre 1961...)… La liste est loin d’être exhaustive !

Nous ne suivrons pas la Turquie qui s’insurge contre le vote français au nom du principe de « non ingérence dans ses affaires intérieures » ; l’histoire est universelle, c’est un patrimoine commun à l’ensemble des membres de la communauté humaine et les Droits de l’Homme ne sauraient s’arrêter aux frontières politiques. Mais, nous dénierons aussi à la France le pouvoir de s’arroger en donneuse de leçons qu’elle à bien du mal à appliquer à elle-même et à se présenter comme LE modèle infaillible de démocratie et de respect des Droits humain ; il s’agit là d’un relent arrogant de paternalisme et d’attitude néocolonialiste qui n’est plus de mise. On peut d’ailleurs se demander qu’elle serait la réaction du président de la République, des élus qui ont associé leur nom à cette loi et de l’opinion publique française si le parlement turc (ou algérien) décidait de voter une loi interdisant la négation des crimes de guerre français durant les guerres coloniales ou si un gouvernement africain imposait par décret l’obligation de reconnaître la responsabilité de la France dans la traite des Noirs où le caractère négatif de la colonisation européenne ! Beau tollé en perspective !

- A suivre...

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