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Qui a tué Hrant Dink ?

mercredi 24 janvier 2007, par Reynald Beaufort

Non, le meurtrier de Hrant Dink n’a pas été arrêté ! Non, ce n’est pas un adolescent de 17 ans - presqu’un enfant - qui l’a tué !

Derrière l’assassinat de Hrant Dink se tient la combinaison d’une mentalité, d’un climat délétère généré par un nationalisme suranné et criminel ainsi que de l’incroyable inconséquence de responsables politiques français et européens qui croient que mémoire et démocratie se décrètent. Que la loi peut aisément se substituer au dialogue et à la pédagogie.

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« Nous somme tous Hrant, nous sommes tous des arméniens »
Devant chez Hrant Dink à Sisli - Photo Baskin Oran

Il y aura d’autres meurtres, d’autres enfants assassins, tant qu’en Turquie on ne voudra pas changer radicalement la conception que l’on a du monde. Voici ce qui a tué Hrant Dink et ce sur quoi il serait possible d’agir dès maintenant pour préparer la génération future à un monde ouvert qui n’a plus rien à voir avec celui de la naissance de la République :

- En premier lieu, l’état paternaliste et infantilisant qui maintient la population dans l’idée que sans l’armée point de salut, parce que le pays est entouré d’ennemis et même rempli d’ennemis intérieurs qui ne rêvent que d’en finir avec la Turquie et les Turcs. Les articles 301 et suivants du code pénal, qui avaient permis de livrer à la vindicte populaire presque tout ce que le pays compte d’intellectuels, sont symptomatiques de ce manque de confiance dans le peuple. La Turquie est-elle si fragile que de simples mots peuvent l’abattre ?

- Une presse qui diffuse cette culture de la peur et de la méfiance en ne donnant à quelques rares exceptions près, que les informations négatives concernant la Turquie donnant à ce peuple l’impression que le monde entier le déteste. Savez vous quelle rumeur est en vogue en ce moment même dans les milieux nationalistes ? Les Etats Unis veulent appliquer à la Turquie leur stratégie de Grand Moyen Orient et lui faire subir ce qu’ils ont réalisé (on sait avec quel succès !) en Irak… Il y aurait aussi un complot kurdo-arméno-greco-européen visant à démanteler la Turquie et remettre au goût du jour le Traité de Sèvres. Ajoutez à cela les attaques répétées contre l’islam et la paranoïa est très facile à installer. Deux trois films « ramboesques » comme « la Vallée des loups » sont venu mettre une cerise démagogique sur ce gâteau nauséabond.

- Une éducation nationaliste qui exalte l’identité turque, forcément au détriment des autres. « Je suis turc, je suis droit , je suis travailleur, ma loi est de protéger les plus jeunes et de respecter mes aînés. J’aime mon pays, ma nation par dessus tout. Je fais don de ma vie à la survie du peuple turc. Ô grand Atatürk qui a sauvé nos jours, je jure que rien ne m’arrêtera sur la route que tu as tracée et vers le but que tu nous as fixé ». Tous les lundis matin, l’hymne national est déclamé debout devant le drapeau dans la cour de l’école. (Ne vous gaussez pas, j’ai connu ça dans mon enfance et tous les pays en sont passé par là). On ne cesse de rappeler aux enfants que la Turquie s’est dressée seule contre (presque) le monde entier.

Tout ça entretient en Turquie, même si ça n’est pas forcément l’objectif, une mentalité d’assiégé perpétuel et le fameux « Complexe de Sèvres ».
Je conseille vivement à tous ceux que cette démonstration ne convainc pas de lire « Les identités meurtrières » d’Amin Maalouf. - 15 € chez Grasset

Une question d’identité

Par exemple, qu’attend-on pour changer des livres d’histoire présentant encore les Grecs et les Arméniens comme des traîtres et ennemis de la nation ? Si on ajoute à cela que l’enseignement primaire et secondaire en Turquie est basé presque exclusivement sur le par cœur sans formation à l’esprit critique, comment s’étonner que des jeunes adhèrent à des idéologies jusqu’au fanatisme ?

Quel est enfin cet Etat qui se dit laïque et qui, depuis 1982, bâtit son identité sur la doctrine dite de la « synthèse turco islamique » censée définir l’identité turque ? N’est-ce pas encore une fois stigmatiser ceux qui ne rentrent pas dans ce moule assimilateur ?

Le plus extraordinaire restant que les auteurs et les exécutants de cette idéologie se présentent simultanément comme les gardiens de la laïcité pour déstabiliser et discréditer un parti, l’AKP (Parti de la Justice et du Développement, au gouvernement), qu’ils ont grandement contribué à amener au pouvoir. Vous avez dit schizophrénie ?
Les minorités non musulmanes du pays sont stigmatisées et désignées comme étrangères par les tribunaux (ainsi dans l’affaire des propriétés chrétiennes saisies récemment à Istanbul).

Tous les partis en Turquie sont devenus nationalistes, des individus racistes et extrémistes de droite comme Kemal Kerinçsiz organisent, au su de tous, le harcèlement systématique d’intellectuels progressistes ; ils distribuent leurs adresses privées dans l’espoir qu’ils plient sous la menace ou qu’un déséquilibré les agresse. Jamais inquiétés, ils sont implicitement encouragés. L’accusation d’incitation à la haine ne concernant, bien évidemment, que les « ennemis de la nation » !

J’en vois déjà certains – suivez mon regard - jubiler et se frotter les mains à la lecture de ce réquisitoire. Mais qu’ils ne se réjouissent pas trop vite !

D’abord, si cet acte odieux marque bien l’entrée de la Turquie dans l’atroce pandémonium que décrivait Baskin Oran, il y a quelques semaines dans nos colonnes, n’en oublions pas moins que l’enfer est pavé des meilleures intentions comme des voies qui conduisent au paradis. L’Anatolie est en train d’accoucher de sa démocratie dans des douleurs innommables. C’est ce à quoi croyait Hrant Dink, même par-delà une mort qu’il pressentait et qui en rend aujourd’hui la croissance plus visible et nécessaire.

Pour les meilleures intentions ensuite, n’oublions pas les racines bien françaises de ce nationalisme turc. Il est l’application différée et sur une période beaucoup plus courte, donc avec plus de brutalité, de ce qu’on a subi de la fin du 18e siècle à la fin du 20éme : négation des identités régionales et religieuses autres que dominantes, assimilation forcée, mythe de l’origine commune (« nos ancêtres les gaulois »)… Etc etc.. Nos n’en sommes pas sortis depuis longtemps, d’ailleurs en sommes nous vraiment complètement sortis ?). Quant à l’ennemi, ciment de notre propre unité nationale, il fut l’Europe entière à l’époque de Napoléon puis successivement ou simultanément les Anglais, ensuite les Allemands, les juifs, l’« anti-France », et enfin les « rouges ».

L’Europe nous a permis de se sortir provisoirement de cette construction identitaire par rapport à un ennemi, à un « Autre » hostile. Je dis provisoirement car il semble que l’on y revienne en ce début de siècle avec cet Autre musulman et Turc. Comble de l’horreur, ils sont déjà parmi nous et prétendent nous conquérir à nouveau ! ( thèses présentant la Turquie comme un cheval de Troie islamiste, celle du conflit des civilisations, etc..)

« Vous nous rendez la vie plus difficile »

Mais poursuivons encore notre voyage au pays des bonnes intentions. Car, si la responsabilité des dirigeants turcs ne fait aucun doute, l’Europe et la France ne sont pas « blanc-bleu » non plus dans l’excitation des passions nationalistes en Turquie. D’abord, la répétition d’humiliations infligées à la Turquie dans l’espoir de la voir renoncer à son adhésion, des conditions toujours plus draconiennes et un horizon toujours repoussé ont alimenté un ressentiment de plus en plus grand vis à vis de l’UE.

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« Nous somme tous Hrant, nous sommes tous des arméniens »
Manifestation spontanée des istambouliotes le 20 janvier.

Dans ce contexte, la France vient faire de la surenchère en ce qui concerne la reconnaissance du génocide arménien en faisant voter cette loi stupide (le mot est de Hrant Dink) de pénalisation du négationnisme. Hrant Dink avait, avec ses amis turcs démocrates donné l’alerte : « (..) Cette loi va nous rendre la vie beaucoup plus difficile (...) » avait-il déclaré avant de signer une pétition contre cette aberration. Et nous venons de voir à quel point il avait raison ! Il n’y a malheureusement pas encore de pénalisation de l’irresponsabilité politique… Serais-je l’un de promoteurs de cette loi que mes deux oreilles ne sauraient plus aujourd’hui supporter un sommeil paisible…Enfin au moins, n’auront-ils pas à subir le ridicule d’avoir à faire condamner un Arménien pour « négation du génocide » : Hrant voulait venir ici en France de faire inculper pour montrer à quel point cette loi était ridicule.

Mais comme toujours responsables, mais non coupables !

Nos politiciens continuent à fonctionner comme si le monde était encore cloisonné et leurs actes sans conséquences sur le reste du monde. Le battement d’aile du papillon en France à provoqué une tempête en Turquie. Mais peu importe puisque nous sommes les gardiens de la morale politique, nous pouvons supporter quelques « dommages collatéraux ».

Hrant Dink était honni par les nationalistes. Pas seulement ceux de Turquie. Mauvais Turc aux yeux des uns - n’était-il pas condamné pour « insulte à l’ identité turque »- ; mauvais Arménien aux yeux des autres : n’avait-il pas critiqué l’attitude de la diaspora ?
Aujourd’hui tous tentent de s’approprier sa mémoire. Des personnalités de l’Etat turc seront présents à ses obsèques, mais il ne suffit pas de condamner a-posteriori ce que l’on a contribué à provoquer. Quant à la récupération des nationalistes de la diaspora elle est tout aussi révoltante : Hrant Dink refusait qu’on stigmatise son pays. Ni les uns ni les autres ne mettrez la colombe dans vos filets... Vous avez tous tué Hrant soit par inconséquence soit en laissant faire..

La Turquie doit donner un message fort qui montrera qu’elle veut en finir avec ses vieux démons, elle doit abroger au plus vite les articles du code pénal qui restreignent la liberté d’expression et d’opinion. Elle doit lancer un grand chantier de refonte de l’éducation pour redéfinir son identité non sur des critères ethniques, religieux ou selon d’hypothétiques ennemis, mais autour de valeurs communes à tous ses habitants : démocratie, droits de l’homme, respect des croyances, une vraie laïcité, la liberté de conscience, le progrès, le regard objectif et lucide sur son histoire…

Turcs et Arméniens doivent se parler sans conditions préalables. Seuls le dialogue et une volonté réelle de réconciliation (et non de vengeance) pourra porter des fruits. L’écrivaine turque et arménienne Fethiye Çetin dit tout en cette simple phrase : « Turcs et Arméniens doivent apprendre à pleurer ensemble ». Accepter la douleur de l’autre, voilà la clé...

Et l’Union Européenne plutôt que de la stigmatiser sans cesse, doit aider la Turquie dans cette voie. Nous avons tous tout à gagner à la propagation de la démocratie. Si la Turquie passe à l’ère « post-nationale » la question de la justification de son adhésion à l’Europe ne se posera même plus… Et Hrant, notre ami, ne sera pas mort pour rien !

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