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Pas d’existence sans nation

mardi 7 mars 2006, par Patrick Jarreau

LE MONDE

Le rejet du projet de Constitution par les Français et les Néerlandais, au printemps 2005, a immobilisé la construction européenne. Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné ? Pourquoi ce grand dessein est-il aujourd’hui en panne ? Pour Pierre Manent, le diagnostic ne fait pas de doute : l’Union européenne souffre d’avoir rompu avec la nation et substitué au gouvernement représentatif une « agence humaine centrale », dont le propos est d’assurer « une gouvernance démocratique très respectueuse des droits de l’homme, mais détachée de toute délibération collective ».

La tentation de l’ironie est forte quand ce professeur à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, éminent spécialiste du libéralisme, présente comme échappant « de plus en plus à la conscience commune » ce qu’il appelle « l’effacement (...) de la nation ». Qu’est-ce d’autre que le discours habituel des détracteurs de l’Union européenne, qui lui reprochent de faire ce pour quoi elle a été inventée : non seulement jeter des ponts par-dessus les barrières nationales, mais les abaisser ? Qui peut croire que cette évolution, bruyamment dénoncée par ses adversaires, échappe à qui que ce soit ?

Mais la richesse des analyses de Pierre Manent, servies par un sens aigu de l’éloquence, force l’attention. Il rapproche et oppose deux projets ou deux rêves d’unification du monde, l’européen et l’américain, tous deux fondés sur la croyance en « un monde réuni où aucune différence collective ne sera plus significative ». Alors que les Etats-Unis cherchent à faire prévaloir cette vision sans s’effacer comme nation et en usant des moyens de la puissance, l’Europe prétend y parvenir, selon lui, en abdiquant toute prétention nationale et en comptant sur la force contagieuse qu’elle prête à ce renoncement.

La version américaine a la préférence de l’auteur, parce qu’elle conserve la double dimension de la nation et de l’Etat, mais aucun de ces deux projets d’« empire démocratique » ne le convainc, car « la séparation entre les groupes humains ne peut pas être entièrement surmontée ». A ses yeux, le 11-Septembre n’a pas été autre chose que l’affirmation la plus évidente et la plus radicale de la séparation et de « l’impénétrabilité réciproque des communautés humaines ». Les terroristes qui ont précicipté quatre avions sur New York et Washington ont rendu aveuglante l’inanité de la croyance dans la disparition des identités et des oppositions entre les nations ou les cultures. On peut voyager en avion, parler l’anglais, jongler avec l’Internet et vouer à l’Amérique une haine meurtrière. « La communication par elle-même ne produit pas la communauté », résume Pierre Manent.

Les différences qui séparent les nations tiennent pour une part aux religions. Qu’est-ce qui s’oppose, aux yeux de nombreux Européens, à l’entrée de la Turquie dans l’UE sinon le fait que le pays candidat est une grande nation musulmane ? « Mais comment le dire ? », observe l’auteur, qui attribue l’impossibilité de le faire à une pensée dominante rendant suspecte la perception même de différences collectives. Il refuse d’assimiler aux droits des citoyens musulmans, dans les pays européens où ils vivent, celui qu’aurait la Turquie d’être admise dans l’union politique qu’est l’UE.

Pierre Manent conclut son propos par une analyse de la « sortie d’Europe » du peuple juif. Le rétablissement d’Israël, seul capable d’assurer la sécurité des juifs, partout exposés à la renaissance des discriminations, sinon des persécutions, qu’ils ont subies, est à ses yeux exemplaire. S’il est vrai que la Shoah ait persuadé les Européens de préférer toujours et partout l’identité à la différence, la reconstitution d’Israël en nation séparée et autonome ne devrait-elle pas les faire réfléchir sur le lien qui unit toute existence à une communauté humaine ? Et leur montrer, aussi, qu’il n’est pas de telle communauté qui puisse être dissociée d’une religion conservée, réformée ou même dépassée ?

LA RAISON DES NATIONS. Réflexions sur la démocratie en Europe de Pierre Manent. Gallimard, 98 pages, 11 �.

Patrick Jarreau
Article paru dans l’édition du 07.03.06

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