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Mettre un terme à l’Etat-nation

mercredi 5 septembre 2007, par Baskın Oran

Notre constitution transpire le kémalisme à grosses gouttes. Pourquoi les membres de la junte en 1980 se sont-ils si étroitement emparés de l’héritage d’Atatürk ? Pourquoi leurs si inactuels épigones font-ils œuvre à son égard, par idéologie ou par simple récitation, d’une telle fidèlité au père de la nation ?

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L’explication, ma foi, je l’abandonne à la grâce de l’humour bektachi [ordre religieux lié à la dynastie ottomane et représentant les Alévis des grandes villes] Un mollah priait ainsi : “ Ô Dieu, accorde moi la foi.” Le Bektachi l’entendit et se mit alors à marmonner en veillant bien à être entendu : “ Ô Dieu, accorde moi du raki.” Sans manquer de fournir l’explication suivante : “He oui, chacun désire bien ce qui lui manque.

On ne sait guère ce que le mollah a répondu. Néanmoins on connaît la réponse des kémalistes pur jus aux propos suivants du Professeur Zafer Üskül, récemment élu député sur les listes de l’AKP : “ Atatürk est notre fondateur. Notre fondateur et leader. Il est tout naturel de lui faire une référence constitutionnelle appuyée. Mais il est nul besoin d’accorder une telle place à des principes et des réformes révolutionnaires et ce dans un cadre idéologique, bref de donner une telle place au kémalisme. C’est d’une constitution neutre dont nous avons besoin.

Démoralisés par les dernières élections, nos kémalistes et plus particulièrement Deniz Baykal (leader du CHP, Parti Républicain du Peuple, centre-gauche dans les année 60 et 70, aujourd’hui nationaliste), frappé de mutisme devait alors lancer : “ Une minute, un but.” Ils étaient dès lors remobilisés. Et le Procureur en chef honoraire de la Cour de Cassation, Sabih Kanadoglu - cet homme qui a fait croire à tout le monde, jusqu’à faire avaler la couleuvre par la cour constitutionnelle, que pour l’élection d’un Président de la République réalisable avec une majorité de 267 au troisieme tour, il fallait (nos petits enfants ne nous croiront pas mais bon...) un quorum de 367 - de s’exprimer, pour une fois, de façon sensée : “ mais cela signifie que vous êtes en fait partisan de l’affaiblissement ou de la disparition pure et simple de l’Etat-nation !!!!

Et bien, c’est cela. C’est tout à fait cela !! Ce que nous souhaitons pour la République de Turquie puisse poursuivre son histoire c’est bien l’affaiblissement, voire l’anéantissement de l’Etat-nation. Je m’explique.

“Kémalisme”, “Révolution par le haut”, “Etat-nation”

J’ai eu beau écrire en sus de nombreux articles un livre de plus de 300 pages intitulé le “nationalisme d’Atatürk”, je ne sais toujours pas de quoi il est question lorsque l’on parle de kémalisme.

Et je m’étonne encore qu’il en soit pour se vanter de le savoir. Parce qu’il s’est écoulé plus de 70 ans depuis qu’Atatürk nous a quittés. Dans un pays comme la Turquie où tout peut changer de fond en comble en quelques 70 heures, je me demande bien comme il est encore possible de parler d’une idéologie restée semblable à elle-même pendant plus de 70 ans.

Vous allez me citer les “6 flèches” [Les six principes édictés par Atatürk et aujourd’hui encore symboles du CHP]. Ne vous fatiguez pas :

- Républicanisme : le principe le moins discuté. Parce qu’en 1923, c’est la République qui a remplacé le Sultanat et plus personne n’en a reposé la question. Or aujourd’hui, le voilà devenu synonyme de “ce qui est contraire à la démocratie.”

- Laïcité : le principe qui génère le plus de conflit. Dans sa version “laïciste”, il vise à interdire tout espace public à toute personne portant le voile. Or la rue est l’un des tout premiers espaces publics. Mesurez-en donc les conséquences. Si vous vous ravisez en ne visant plus que les bureaux de l’administration publique, vous vous en prenez alors à la femme voilée qui vient payer ses impôts.

- Populisme : ne croyez pas qu’il s’agisse d’un autre principe que celui qui interdise à la classe ouvrière de s’organiser et de se proclamer “masse sans privilège et sans classe”.

- Etatisme : n’en parlons point si vous me le permettez. Il suffira de dire que lorsque nous étions jeunes nous pensions qu’il s’agissait du socialisme.

- Révolutionnarisme : vouloir expliquer d’un coup deux notions aussi contradictoires que réforme et révolution a rendu ce principe incompréhensible. C’est pourquoi certains l’ont compris comme la possibilité de fonder le socialisme à la force des canons et des coups d’Etat, et d’autres comme celle de dévoiler de force les femmes voilées.

- Nationalisme : dans les années 20 et 30, c’était l’idéologie de cette normalisation rendue inévitable par l’indispensable révolution par le haut destinée à faire de l’Empire un Etat-nation, du sujet un citoyen, et de la communauté des croyants, une nation. Mais dans cette Turquie où s’élève désormais à son comble une multitude de demandes de reconnaissance de la part des classes sociales mais aussi et surtout des groupes ethniques, ce nationalisme est devenu un véritable principe séparatiste. Parce que le nationalisme turc souffle sur les braises de son équivalent kurde et vice-versa.

Et voyez donc un peu ce qu’il peut en être de ce Baykal qui place des politiciens issus de l’extrême droite aux tout premiers rangs sur les listes de son parti. Qui proclame que “ le nationalisme est le véritable ciment de la société turque.” Qui défend le maintien de l’article 301 du Code pénal turc (qui punit toute “insulte a la turcité”) et qui se veut encore à la droite du centre.

Mais je me pencherais encore un peu plus sur cette question du révolutionnarisme. Dans les pays à faible dynamique interne, c’est-à-dire dans les pays à structures semi-féodales, ce sont des élites occidentalisées qui prennent le pouvoir d’une façon ou d’une autre (1923) et qui, en se servant des lois et législations occidentales qu’ils apportent sur ces terres, se dirigent vers un modèle central de transformation : c’est ce que j’appelle une révolution imposée par le haut.

Bien évidemment, ce processus est inévitable. Mais il constitue également la vraie source de la contrainte / oppression. Parce que cette révolution se mène à la baguette de l’Etat-nation. Et ce concept que tout le monde chez nous confond avec celui d’Etat unitaire est aussi le nom d’un type d’Etat qui suppose que la nation ne se compose que d’un seul groupe ethnique ou du moins qui refuse que la nation puisse être ethniquement hétérogène. Et comme la chose ainsi supposée n’est que chimère, la révolution se lance alors dans l’assimilation. C’est-à-dire que le véritable nom de l’Etat-nation n’est autre que celui “d’assimilation.” Et c’est la raison pour laquelle, si le processus se poursuit au-delà de la période de fondation et de formation de l’Etat, l’assimilation, tout comme le nationalisme ne conduit pas à autre chose qu’au démantèlement de l’Etat (par exemple, cette France que nous adorons prendre pour exemple est dotée d’un Etat de tradition unitaire mais la Corse dispose d’un statut administratif quasi autonome comme on accepte en Alsace des lois qui ne sont même pas traduites en français, etc... Voir le texte suivant)

Plus encore, la révolution par le haut n’est pas un jouet d’enfant. On ne l’utilise qu’une fois. Lorsque l’ordre de base est posé, ne restent plus que les dynamiques sociales ainsi éperonnées ; et ce sont elles qui favorisent toutes les avancées. On ne peut d’ailleurs pas dire qu’elles ne les ont pas superbement favorisées : voyez donc tous les paquets législatifs votés entre 2001 et 2004 !

Et on ne lance pas, comme par inspiration diarrhéique, de révolution par le haut – en fait de coup d’Etat – parce que je n’ai pas obtenu tout ce que je souhaitais. Ou bien sinon, c’est toute la dynamique interne obtenue au prix d’innombrables efforts qui est éradiquée (coups d’Etat de 1960, 1971) et en lieu et place de modèles progressistes, c’en sont de réactionnaires qui finissent par s’imposer (coup d’Etat de 1980). Et puis le peuple ne manque jamais d’y donner une réponse cinglante en portant au pouvoir l’exacte antithèse des forces responsables du coup de force : après le 27 mai 1960, ce fut le Demirel de 1965. Après le 12 mars 1971, ce fut l’Ecevit de 1974. Après le 12 septembre 1980, ce fut l’Özal de 1983. Suite au mémorandum militaire du 28 février 1997, l’AKP s’est imposé en 2002. Après le e-mémor@ndum du 27 avril 2007, nous obtenons la situation actuelle.

Et c’est ainsi que tout coup d’Etat devient impossible. Et que tu te lances dans pire encore : à inciter des civils qui te ressemblent à faire eux-mêmes leur révolution par le haut. Voilà bien la place qui revient à certaines décisions ô combien critiquables de cours de justice de la République turque ces derniers temps. İl n’est pas resté dans ces arrêts la moindre once de justice ou de sens du droit. La suite de ce qui avait été bâti dans les années 20 et 30 en se servant du droit a été détruit dans les années 2000 en se servant du droit. Et aujourd’hui, la révolution par le haut n’est pas devenue autre chose que cette passion qu’ont les anciennes élites à ne pas perdre leur place.

Atatürk = civilisation moderne

Et voilà toute une série de raisons pour lesquelles, un terme comme kémalisme dont on n’est même plus sûr du sens et qui, de plus, fait office de rente de situation pour les boursicoteurs de la valeur Atatürk, peut très bien être supprimé de la constitution. Ce ne serait pas un mal. On se débarrasserait désormais de ces vieux refrains.

Et à sa place, on pourrait très bien viser à adapter l’héritage modernisateur d’Atatürk aux conditions du monde d’aujourd’hui. Le grand homme avait ainsi défini l’essentiel de son action : “ atteindre le niveau de civilisation moderne et le dépasser.” Dans les années 20 et 30, il s’agissait alors de l’Europe occidentale. Et la Turquie est aujourd’hui passée bien au-delà de cette époque où fleurissaient les fascismes.

De ce point de vue-là, la réussite d’Atatürk est patente. Mais pas nos kémalistes qui se sont contentés de faire les perroquets.

Parce que la Turquie est considérablement en retard sur l’Europe d’aujourd’hui.
Tellement que les plus à gauche parmi nous tentent de cacher ce retard en taxant l’UE d’impérialisme.

A croire qu’autre chose qu’un Etat pourrait être impérialiste. A croire que l’UE est un Etat et non ce projet démocratique qui en fait tout le sens.

Atteindre les valeurs de la civilisation moderne aujourd’hui ne peut se faire avec les outils idéologiques des années folles.

Ecoutons donc François Mitterrand, le Président socialiste de cette France que l’histoire connaît comme un modèle de centralisme et que nos kémalistes ne manquent jamais de citer : “ il fut un temps besoin, pour la création de la France, d’un pouvoir fort et centralisateur. Or aujourd’hui, pour éviter qu’elle ne se délite, l’autorité de la loi doit être fortement redistribuée aux collectivités locales.” (1981 – in Oktay Uygun, L’Etat fédéral – principes, institutions et application, Istanbul, Cinar Y., 1996, p.194-195)

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