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Malais(i)e « kémaliste »

mercredi 10 octobre 2007, par Baskın Oran

Nos vaporisateurs de peur font chaque jour des découvertes nouvelles et même des innovations dans l’espoir de porter atteinte au processus constituant lancé en Turquie depuis les denières élections. Il était hier question de l’appartement qu’Orhan Pamuk aurait acheté à 1.8 millions de dollars. Aujourd’hui, de ces professeurs constitutionnalistes qui auraient touché de l’argent pour préparer un projet préliminaire de nouvelle constitution. Si vous avez besoin d’un plombier, ce sera contre espèces sonnantes et trébuchantes. S’il s’agit d’un universitaire, ce sera gratuit.

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Mais ces derniers jours, ce sont deux nouveaux aérosols en M que l’on a diffusée sur le devant des narines en Turquie : le Quartier (Mahalle en turc), et la Malaisie (Malezya en turc).

Cette histoire de Quartier n’a pas fini de me faire rire.

Le Quartier c’est un fait qui fut toujours et qui existera toujours. Je m’explique. A Bodrum même, cette ville la plus “délurée” de Turquie, j’ai déjà amplement raconté dans mes livres “ le Bodrum de Memet Dalavera” et “Bodrum par les yeux d’un beau-frère”, combien la pression sociale du quartier y est phallocrate, conservatrice et oppressante.

Une fois, ma compagne Feyhan était descendue au marché, vêtue d’une jupe plutôt normale et même doublée. Le peintre en bâtiment Ismaïl s’est approché et lui a gentiment glissé à l’oreille : “rentre tout de suite chez toi et change cette robe. Le soleil fait que l’on voit dessous. Donne-moi ton sac que je te fasse tes courses.” Et Feyhan de rentrer bien sagement à la maison pour se changer.

Elle n’en a pas pourtant mal profité en élevant les enfants, Hasan et Neyran. Le jeune Hasan était un enfant aux tendances plutôt buissonières. Cela ne ratait pas : tout de suite, l’alerte était donnée à la maison. “Allo, ton fils n’est pas allé à l’école aujourd’hui. Il est en train de lire le journal sur le debarquadère“ ou bien “Ton grand a loué une mobylette et il vient de passer devant chez nous la poignée des gaz bien calée sur la gauche.
A 25 ans maintenant, Neyran ne s’est jamais encore promenée main dans la main dans les rues de Bodrum.

Il est aussi ici un certain Ibrahim Denizaslani, alias “Tonton Muhtar” (chef de quartier). Il a passé les 80 ans. Respecté de tous. Il fut muhtar pendant 31 ans et il y a encore deux ans on ne venait pas lui demander un papier en short ou en mini jupe. Il fallait s’habiller. Et personne n’aurait osé protester.

Sans même parler des femmes, saviez-vous que moi-même, un homme, je ne peux pas me rendre au marché dominical monté juste derrière chez nous vêtu de mon simple short sans enfiler un survêtement ou un T-shirt par simple appréhension des réactions que ne manquent pas de manifester les commerçants installés. Vous voulez parler du Quartier ? He bien en voilà, et du plus bel effet !

Mais attendez voir aussi ce que cette peur de la perte de contrôle pourra encore faire faire à ces brumisateurs de peur qui se disent “révolutionnaires kémalistes”. Et si Atatürk avait tenu compte de cette histoire de quartier, et ce, dans les conditions des années 20, imaginez un peu les proportions que la révolution kémaliste aurait pu prendre alors.

Ca ne prend pas. Jouons la carte malaise

Toute cette salade autour de la Malaisie a commencé avec les exemples donnés par le diplomate américain, Richard Holbrooke, au sujet de deux pays “d’Islam modéré” : la Turquie et la Malaisie.

Personne ne s’est ensuite inquiété de savoir si ces gens ne cherchaient pas tout simplement à se jouer des Turcs. Et depuis ces mots de Holbrooke, voilà que nous nous couchons et nous levons avec la Malaisie. Alors puisqu’il en est ainsi, faisons au moins en sorte d’en savoir un peu plus sur cette nouvelle compagne quotidienne :
La fédération malaise située dans le Sud-Est asiatique est une monarchie constitutionnelle de 13 états fédérés. Elle a acquis son indépendance en 1963. Les troupes anglaises s’en sont retirées en 1971. La partie occidentale est constituée d’une presqu’île, la partie orientale étant une île. Entre les deux, la Mer de Chine. Sa capitale, Kuala-Lumpur abrite les tours les plus hautes du monde tandis qu’à l’ouest du pays vivent des peuples connus jusqu’a récemment comme des coupeurs de têtes. Les neuf sultans de ces provinces transmises héréditairement élisent pour un mandat de 5 ans le Roi de Malaisie. Chaque province dispose de sa propre législation : ce sont de deux d’entre elles que nous tirons ces informations à nous couper le souffle concernant “la police du jeûne de Ramadan” et nous faisant pousser les éternels “Alors, t’as vu ? Pas possible !”.

Bien. Mais pourquoi l’Islam est-il la religion officielle du pays ? Pourquoi est-il si puissant ? Pourquoi renforce-t-il encore ses positions ?
Parce que la religion fait office de ciment social pour les 52% de Malais pauvres face aux 30% de Chinois riches. Comment ? Du point de vue des Malais musulmans, l’Islam joue le rôle unificateur que peut jouer un nationalisme. Mais du point de vue de l’ensemble du pays, tout comme le nationalisme, il tient un rôle énorme de diviseur de la “nation” ‘puisque 40% de la population n’est pas musulmane.

Comment l’Islam unifie-t-il les Malais ? Les Malais qui par la Constitution sont automatiquement considérés comme des musulmans, sont dotés du statut de “Bumiputra” selon l’article 153 de ce texte et au motif qu’ils sont tenus pour les “maîtres de la Malaisie” (je vous assure que tel est le terme employé).

Cet article dont la discussion est expressément interdite même dans le cadre du Parlement (tout comme les trois premier articles de notre constitution !) reconnaît aux Bumiputra une liste de privilèges, comme des quotas réservés pour l’entrée à l’Université et dans la fonction publique, comme des réductions de 5 à 15% à l’achat de voitures ou d’immobilier (cf : http://en.wikipedia.org/wiki/Islam_in_Malaysia ).
Comment s’organise et se met en place ce système de privilèges accordés à la “Bumiputrattitude”, c’est-à-dire en fait à la qualité de Malais musulman ? Toutes les informations relatives à l’identité des personnes sont chargées sur la puce d’une carte appelée “Mykad”. Toute personne ayant passé l’âge de 12 ans doit être en mesure de produire cette carte en cas de contrôle (cf http://en.wikipedia.org/wiki/Malaysia ).

Comprenez-vous maintenant toute l’importance de l’Islam en Malaisie ? C’est l’arme qui permet aux Malais de se battre contre les Chinois immigrés ! Et maintenant expliquez-moi que je comprenne en quoi tout ceci porte la moindre ressemblance avec la situation turque ?
Si jamais vous me dites que la “Bumiputrattitude” ressemble du point de vue des capacités “unifiantes” à un version malaise du kémalisme, alors je n’ai rien dit. C’est vous.

Vous vous souvenez de cette histoire ? Le Janissaire a immobilisé un juif au sol. İl lui porte une lame au cou. “ Alors vous avez porté Jésus en croix !!” Et le juif de geindre : “Pitié, preux chevalier. Cela s’est passé 1500 ans plus tôt.” Et le janissaire d’écumer plus encore : “Qu’importe ! Je viens juste de l’apprendre !” Rien de neuf sous le ciel. L’article 153 remonte aux temps de la colonisation britannique. Holbrooke a appâté et ça a mordu. Et par la grâce de nos joyeux vaporisateurs de peurs, c’est la première fois que nous en entendons parler. Vous nous avez fait peur avec le Communisme, puis avec l’Arabie Saoudite, puis avec l’Iran. Le tour de la Malaisie serait-il venu ?

Confession d’une impuissance vieille de 84 ans

Le 21 septembre dernier, Hasan Cemal écrivait dans les colonnes du quotidien Milliyet : “Dans le salon d’honneur de l’Assemblée, les membres de la junte sont alignés les uns à côté des autres. Au balcon, l’orchestre philarmonique présidentiel joue la symphonie N°5 de Beethoven. Le Coup d’Etat reçoit les fécilicitations. Les plus hauts membres de la magistrature, les recteurs d’Université ont commencé de faire la queue. On vient congratuler les putschistes qui il y a 6 jours encore faisaient fermer le Parlement et emprisonner les responsables politiques.” Et aujourd’hui qu’en est-il ?

La Cour constitutionnelle affirme haut et clair que le quorum nécessaire à l’élection du Président de la République est de 367, alors que 276 suffisent pour son election au troisième tour, et ce, pour éviter que le Parlement ne se réunisse et élise le candidat de son choix.
La Cour de Cassation qui a proclamé que les citoyens non-musulmans étaient des étrangers, qui a confirmé la condamnation de Hrant Dink au titre du célèbre article 301 du code pénal et cassé la décision qui nous avait blanchi le professeur Kaboglu et moi-même concernant le cas du Rapport sur les Minorites, a annulé l’arrêt de justice établissant que le cas de Pinar Selek ne devait pas être jugé (jeune sociologue turque mise en cause dans un explosion survenue à Istanbul en juillet 1998 et ayant coûté la vie de 7 personnes. Sans preuve solide et valable, les juges avaient conclu à un non-lieu, ndt)

La décision nous concernant a été prise le 12 juillet dernier. Nos avocats n’en avaient même pas eu vent. Et c’est le 13 septembre, en plein cœur de ces débats portant sur la nouvelle constitution que l’arrêt de la cour de cassation est annonce a la presse, d’une façon si visible qu’elle ne peut pas être considérée comme autre chose que la prise de position de la magistrature dans le débat constitutionnel en cours. (Or le débat sur la nouvelle constitution a abordé la question centrale de la définition de la citoyenneté en Turquie, thème traité dans le rapport des deux professeurs, ndt).

Notre magistrature fait preuve de la plus haute cohérence. Aurait-elle soutenu les putschistes de 1980, qu’elle ne dérogrerait pas encore aujourd’hui à la règle de ses anciennes fidélités.

Un nouveau video-clip est diffusé. On y vante les Ogün et les Yasin (les assassins et commanditaires de l’assassinat de Hrant Dink, ndt). C’est tout mon cœur qui se retourne. C’est mon ami si cher, Hrant, frappé à mort à la nuque, gisant là sur un trottoir d’Istanbul. Et les présidents des barreaux d’Izmir et d’ Erzurum de soutenir une telle honte. Personne non plus pour lancer une quelconque procédure à leur encontre. Le rapport que j’ai écrit dans le plus pur souci de la scientificité et qui ne contenait aucun appel à la violence, a été qualifié par la Cour de Cassation de la façon suivante : “une menace évidente et proche”, “Il a dépassé les bornes connues à la liberté d’expression”, “Il propage la haine et l’inimitié.” (le Rapport incriminé était exigé par l’article 5 du règlement du Conseil consultatif des droits de l’homme rattaché au cabinet du premier ministre-ndt)

Et ce Président du Conseil de l’Enseignement Supérieur (le YÖK) qui en 1992 s’était fendu d’un rapport pour le grand patronat dans lequel on pouvait lire les propos suivants : “Lors de la période de parti unique, les principes kémalistes ont symbolisé une étape particulière dans la constitution d’une unité nationale. Mais dans les régimes libéraux et démocratiques, l’Etat ne peut pas être doté d’une idéologie officielle”. Maintenant il mobilise en un clin d’oeil l’ensemble des recteurs du pays dans une vague de protestations anti- “nouvelle constitution”. Nos académiciens sont très cohérents. Ils avaient soutenu la junte en 1980, et maintenant ils soutiennent sa constitution. Irreprochable fidélité.

Qu’il en aille ainsi. Mais qu’ils ne viennent pas ensuite nous raconter qu’ils agissent au nom de la laïcité. Qu’ils nous avouent qu’ils ne font pas autre chose que préserver l’intégrité d’une acception du mot “Turc” calquée sur celle du Bumiputra.

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Sources

Traduction pour TE : Marillac

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