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Loin de chez moi... mais jusqu’où ? (3)

mardi 21 décembre 2010, par Pınar Selek

Pınar SelekOù se trouve ma Maison ?

Lorsque je suis arrivée de Turquie, je n’avais pas de chez moi. Je me déplaçais d’une maison à l’autre avec trois valises dans mes mains. D’une ville à l’autre. Je disais : « Le monde est ma maison ».

Mais ce n’était pas forcément vrai.

Je lisais continuellement Adorno qui en tant que Juif allemand avait réalisé qu’il n’aurait plus jamais de chez soi dans ce pays où il pourrait retourner après la guerre. Adorno qui comme réfugié, avait vécu dans des hôtels et des pensions pendant de nombreuses années et n’avait donc pas eu à porter la responsabilité d’avoir une résidence permanente avait dit : « Les maisons sont restées toutes dans le passé...une vie fausse ne peut pas être vécue d’une façon correcte. » Questions. Questions. Aussi bien à l’intérieur de leur chez soi qu’à l’extérieur, les êtres humains de la vie moderne ne sont-ils pas tous des sans domicile fixe ? La vie actuelle n’est-elle pas basée sur l’absence de racines, d’histoire et de passé ? Les frontières du chez soi ne se sont-elles pas rétrécies de nos jours, dans cette vie, où tout est devenu à la fois si proche et si éloigné et où chacun est devenu étranger à l’autre ? Nous ne connaissons personne dans les rues, nous n’invitons plus facilement quelqu’un chez nous ? A l’intérieur de ces petites frontières et avec toutes ces télévisions et ces affaires marchandes, nos maisons ne se sont-elles pas transformées en "machines résidentielles“ ? Alors quelle est la nouvelle signification de se trouver loin de chez soi ?

Me souvenant de la recherche philosophique que je poursuivais encore, je me disais à moi-même : « Laisse l’existence déterritorialisée élargir ton horizon, tu es libérée de ces murs. Tu n’as pas à prendre soin d’une maison ni à la gérer, tu n’as pas de maison qui te ralentirait comme une tortue. Tu n’as pas de responsabilités accablantes. Tu es partout chez toi. Si tu apprends à vivre comme cela, dans l’aisance d’être capable d’aller partout où tu le souhaites, ton état d’existence gagnera un niveau différent de densité et de profondeur. Ne l’oublie pas, l’utopie se trouve loin de la maison. »

Mais ça n’est pas ce qui est arrivé. Les trois valises dans mes mains devenaient plus lourdes de jour en jour. Comme il n’y avait pas d’armoire pour suspendre mes affaires dans les endroits où j’allais, je me suis retrouvée à continuellement devoir faire et défaire mes valises. Voila la déterritorialisation !

Non, ceci n’était pas ma théorie. Les millions de réfugiés que la guerre et la violence ont appauvris... Ceux qui ont été condamnés à une vie discontinue après les vies et les maisons qu’ils avaient perdues ; ceux qui ont laissé derrière eux un feu dans la cheminée ou qui ont fui n’emportant que quelques menues affaires après que leur toit se soit effondré sur leur tête ; ceux qui vivent comme des fugitifs dans les pays où ils sont arrivés après avoir sauté par dessus les barrières des frontières parce qu’ils fuyaient la pauvreté...Les exilés de la guerre et de la pauvreté ne profitent pas des avantages de la déterritorialisation ; mais ils font l’expérience de la pauvreté, de l’insécurité et du désespoir sans fin.

Les Juifs sont de ceux qui ont fait l’expérience de l’exil d’une manière très lourde. Il y a un musée juif à Berlin avec un monument dans la cour. Le Monument de l’Exil. Des routes qui sont séparées les unes des autres par des murs, des routes qui arrivent les unes dans les autres comme un couloir...Vous y entrez et vous avez le vertige. Vous faites quelques pas et votre esprit devient flou. Son calcul mathématique est construit de telle manière que le sol est penché ; les murs sont penchés...lorsque vous commencez à marcher, vous perdez votre équilibre. Vous ne pouvez pas sentir le sol sur lequel vous marchez et vous ne pouvez pas sentir les structures qui vous entourent. Ceci peut être apparenté à l’inaccoutumance. Cette petite expérience de vertige et de nausée, peut très bien nous indiquer ce qu’est la psychologie de l’exil. Vous ne maîtrisez pas le sol sur lequel vous êtes debout, c’est comme s’il était penché. Vous ne savez pas ce que vous pouvez faire avec les gens, les institutions et les structures qui vous entourent. C’est comme si tout était incliné. C’est une mauvaise sensation.

La route est-elle la maison de l’exilé ?

J’ai également fait l’expérience de cette nausée. Maintenant elle a diminué mais elle n’a pas totalement disparu. Pourtant je ne me suis jamais totalement sentie complètement en exil. Même si les poèmes et les chants qui parlent de l’exil, de la maison et du pays, m’amènent les larmes aux yeux ; la seule définition de mon état d’existence n’est toujours pas l’exil. Au moins je ne me suis enfoncée dans une émotion unidimensionnelle.

Les perspectives, les limites, les problèmes et les fardeaux de chaque lieu, chez soi ou en dehors, sont différents. Soit on se sent accablé, soit on trouve une issue de secours en jouant avec le vent.

Chez soi ou ailleurs, il est possible d’augmenter partout la profondeur et la longueur des limites. Comme le disait Heidegger, le chez soi est une sorte d’intimité ; c’est notre connexion au monde et notre coin dans le monde. Ce coin peut être établi sur les routes aussi. J’ai établi ma maison lorsque j’ai appris à marcher dans les rues. Peut-être que je n’ai pas établi qu’une seule maison ? Une personne peut avoir plus d’une maison, plus d’un chez soi.

Si vous me demandez encore, je tiens mon gouvernail dans mes mains et j’ai appris à jouer avec les vents une fois de plus. Mais je ne peux pas diriger mon gouvernail vers le lieu dont je parle, vers mon pays qui me manque.

Mais rien n’est jamais certain. Peut-être que les directions du vent vont changer et les eaux se calmer. Ce qui est important en mer, c’est de hisser la voile.

En sachant que l’espace est infini.

- Loin de chez moi... mais jusqu’où ? (1)
- Loin de chez moi... mais jusqu’où ? (2)
- Loin de chez moi... mais jusqu’où ? (3)

Pétition de P.E.N Allemagne,

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