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Les zozos des euros

mercredi 3 octobre 2007, par Marillac

Il n’est jamais de coïncidences que pour ceux qui veulent s’en convaincre. Nous parlions, il y a une semaine de cette fameuse campagne d’un groupuscule d’extrême droite, « Rayez la Turquie » de vos billets. Et ne voilà-t-il pas que ce dont avaient pu rêver les bouledogues de l’Europe identitaire chrétienne et aryenne et bien l’UE l’a fait !!! Et avec quelle élégance !!!

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Immense progrès en matière de cartographie, la représentation de l’Europe sur les pièces et le numéraire européen élargi aux dix nouveaux pays entrants de 2004 devrait évaporer dès 2007 ce qu’il restait d’Asie mineure et faire opérer à l’île de Chypre un homothétique déplacement de quelques centaines de kilomètres vers l’Ouest. [Voir également, le papier de Jean Quatremer]

Le philosophe allemand Peter Sloterdijk considère la cartographie comme une technique de conquête et de maîtrise de l’espace réalisée par le biais de la projection d’une réalité sur un plan. Ici les créateurs et stylistes du nouveau numéraire pan-européen n’ont pas oublié la leçon. Si ce n’est que leur plan n’a de plan que la géodésie de leurs bêtises hallucinées. Du coup l’Europe s’apparente à un appendice débile surmonté de quelques bourrelets parfaitement démocratiques - et chrétiens - dont la brillante Biélorussie.

En fait, l’époque dont Sloterdijk rend compte est elle-même dépassée par nos scribouilleurs gouvernementaux : une telle nouvelle nous ramène en deçà même du paganisme, au plus fort du triomphe de la pensée magique et des bonds propitiatoires autour des feux de camp, à cette somme d’incantations maladives qui, par simple répétition, permettent de (se) convaincre de l’existence ou de la non-existence d’un état de fait.

Il n’est d’ailleurs pas innocent que les Assurancetourix de l’Europe nouvelle aient choisi de marquer le coup en frappant la monnaie : cette monnaie qui sans valeur métallique propre n’a de valeur d’échange qu’en fonction de sa caractéristique fiduciaire (fides : la foi, la confiance) et qui, par conséquent, fait appel même inconsciemment à un acte de foi (aussi limité soit-il) lors de chacune des transactions dont il est le média et permet de par sa seule mise en service un déploiement maximal de la pensée magique destinée à conjurer le péril turc.

Triomphe de la foi économique

A chacune de vos transactions (T), vous lancez un sort contre celui de la Turquie dans l’UE.
Ensuite, équation de Fisher oblige – MV = PT soit T = MV/P – il suffit que cette même masse monétaire augmente (M) avec un maintien si ce n’est une croissance de la vitesse de transactions (le nombre de transactions : V) sans que les prix (P) ne montent trop, pour obtenir un effet magique du meilleur aloi. Autant d’équilibres auxquels la BCE ne doit pas manquer de veiller avec force attention sans prendre garde aux admonestations passagères de certains trublions politiques pour qui la pensée magique et la mise en branle du moulin à prières monétaires anti-turc sont de vraies nécessités.

Trêve de plaisanteries !

Baskin Oran s’était amusé (jaune) à relever dans ces mêmes colonnes une liste non exhaustive des incohérences et autres bizarreries des administrations turques à tous les échelons pour souligner toute la difficulté de l’adaptation, de la mutation d’un pays (en l’occurrence la Turquie) et d’une société à des conditions politiques, sociales et culturelles nouvelles.

Il doit en aller de même pour l’Europe qui perçoit sans trop souvent en prendre conscience la portée des mutations auxquelles le monde la contraint et pour qui la solution passe parfois par l’obturation des globes oculaires et la technique de plouf plouf : « 1,2,3 La Turquie c’est pas moi ; 4, 5,6 Ils mangeront bien des saucisses… »

La Turquie se rapproche. Inexorablement. Matériellement, économiquement. Et puis politiquement. Elle n’est déjà plus en Asie mais en Asie mineure (fides in verbis presidentialis, oblige !!!). On ne peut en empêcher la course… Et cela irait même dans nos intérêts… Peut-être.
Ce processus remet en cause une bonne partie des croyances et autres réflexes identitaires. Alors il est parfois bien plus pratique de se réfugier dans le déni de réalité, dans la cartographie vaudou et dans les prières collectives au média si révélateur : l’argent…

Il faudrait s’en affliger que d’autres l’auraient fait (des députés européens notamment) – et tant mieux – avant nous. Il faudrait railler que nous ne pourrions nous en empêcher. Faudrait-il y voir le signe avant-coureur d’une débilité et d’une mutation en cours que nous en prendrions le risque. Car finalement, la farce est toujours aussi la face d’une certaine détresse.

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