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Les Turcs ne comprennent pas les peurs de l’Europe

lundi 6 décembre 2004, par Ragip Duran, Yaşar Kemal

samedi 04 décembre 2004 (Liberation - 06:00)

Que ressentez-vous face à la position de Paris, qui est aujourd’hui la capitale la plus hostile à une future entrée de la Turquie dans l’Union européenne ?

L’Union européenne représente d’abord la garantie d’un renforcement de la démocratie en Turquie. Pour cette raison, l’attitude de la France semble totalement incompréhensible à une écrasante majorité de mes concitoyens. Moi-même, je n’arrive toujours pas à croire que la France refuse l’entrée de la Turquie dans l’UE. Il y a eu des appels dans la presse turque me demandant de rendre, en signe de protestation, la Légion d’honneur qui me fut donnée par le président François Mitterrand. On voudrait ainsi faire du bruit. Je refuse ce geste purement déclamatoire et inutile. En revanche, je crois qu’une interview comme celle-ci peut avoir plus d’influence.

Comment expliquez-vous ce « turcoscepticisme » qui est autant celui d’une majorité de l’opinion que celui de la classe politique ?

Je ne le comprends vraiment pas. La France est le pays européen le plus proche de la Turquie, historiquement, politiquement et culturellement. La France et les Français ne sont pas les ennemis de la Turquie et des Turcs. Tout au contraire, ils sont nos amis. Les idées de la Révolution de 1789, la déclaration des droits des citoyens, restent des références pour de nombreux Turcs fascinés par cette France ouverte au monde et dont les valeurs sont universelles. Cette France-là s’est aussi reconnue dans la République inspirée du modèle jacobin fondée par Mustapha Kemal. Il y a des centaines de milliers de gens en France qui aiment la Turquie, comme il y a des centaines de milliers de Turcs qui aiment la France.

Quand êtes-vous venu pour la première fois en France ?

Longtemps pour moi, l’Europe occidentale fut quelque chose d’abstrait et d’indéfini. Comment imaginer un continent sans le voir et sans le connaître ? Des forêts, des maisons ? Comment peut-on avoir une image, un concept, de l’Europe quand on vit en Anatolie ? Le seul autre pays que je connaissais était l’Union soviétique, où j’étais resté six mois en y voyageant beaucoup, mais je n’ai même pas écrit deux lignes sur l’URSS. Je suis parti après en Allemagne, mon deuxième voyage à l’étranger après Israël en 1958. Il y eut ensuite l’Angleterre et je suis parti pour la France depuis Londres. Nazim Hikmet (1) me l’avait demandé. C’était en 1963. Mon roman Mèmed le mince était devenu un best-seller. Je rêvais bien sûr depuis longtemps de voir Paris mais en même temps, je n’étais pas trop ému. Je n’ai jamais été affolé par les villes. Quand je suis venu pour la première fois à Istanbul, c’était la même chose. En fin de compte, une ville est une ville, n’est-ce pas ? Quoi de plus ordinaire ? J’avais déjà vu les photos des mosquées et des minarets d’Istanbul, alors, quand j’ai vu ces bâtiments en vrai, je n’étais pas étonné. De Paris, je m’étais fait une idée en lisant les classiques de la littérature française. J’ai voulu me rendre au bois de Boulogne. Mon ami le peintre turc Abidin Dino m’y emmena. Une jeune femme se promenait à cheval, c’était comme si le Rouge et le noir de Stendhal devenait réalité. Le bâtiment qui m’impressionna le plus fut Notre-Dame, pour sa masse et son élan. Je ne suis pas architecte, mais j’en ressens le génie. J’avais eu la même sensation à Istanbul dans la mosquée de Soliman le Magnifique ou à Sainte-Sophie.

Si demain vous retournez à Paris, où irez-vous en premier ?

J’irai revisiter Notre-Dame.

Il y a en Turquie une importante couche d’intellectuels francophones et francophiles. Pourquoi ?

Depuis le début, les sultans ottomans étaient fascinés par cette Europe qu’ils voulaient conquérir. Mais l’Occident chrétien n’était pas que l’ennemi, comme en témoigne l’alliance entre Soliman le Magnifique et François Ier. Les armées ottomanes furent plus tard bloquées devant Vienne. L’Empire ottoman a commencé à stagner puis, peu à peu, à perdre les territoires conquis. Alors, parmi les élites, commencèrent les remises en question et les grandes interrogations. Une partie d’entre elles regardait vers la France des Lumières. Il y eut de violents conflits internes, des retours en arrière. En simplifiant, on peut dire que depuis le sultan Mahmut II, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, nous avons toujours voulu nous européaniser. C’était un idéal partagé par une grande majorité d’intellectuels. L’effondrement de l’empire après la Première Guerre mondiale et la proclamation de la République ont encore accéléré cette transformation. Mustafa Kemal « Ataturk » lisait beaucoup les penseurs français, surtout ceux de la Révolution de 1789, et il avait méticuleusement annoté leurs livres. Il avait bien compris que la Turquie devrait absolument s’intégrer avec la civilisation occidentale et il martelait sans cesse que les Turcs étaient des Européens. Il a bouleversé de fond en comble le pays pour se rapprocher de l’Europe. Il a remplacé l’alphabet arabe par l’alphabet latin. La langue elle-même a changé. Il a supprimé le califat et imposé la laïcité à une société souvent réticente, notamment dans les campagnes. Il a émancipé les femmes, qui, dans la République turque, ont eu le droit de vote dès les années 30, soit une bonne décennie avant la France. Depuis Ataturk, en quelque quatre-vingts ans de république, ce modèle est devenu réalité et nous sommes désormais un pays pleinement européen qui, naturellement, devrait trouver sa place au sein de l’Union. D’autant que l’Europe peut également s’enrichir grâce à la Turquie.

Comment ?

La Turquie a une grande population et une population active très jeune, alors que celle de l’Europe se rétrécit et vieillit. Dans l’avenir, elle aura besoin d’une immigration plus forte de gens bien préparés et de jeunes travailleurs. Les robots ne peuvent pas tout faire. L’Europe devra faire appel à la main-d’œuvre turque, une main-d’œuvre en provenance d’un pays laïque. J’ai longtemps vécu avec les immigrés turcs en Europe et la grande majorité d’entre eux, même s’il y a aussi quelques groupuscules islamistes, sont des gens qui ont compris l’Europe et sont en pleine harmonie avec ses valeurs. Pour eux comme pour une écrasante majorité de Turcs, l’Europe signifie d’abord une garantie de liberté, de démocratie et de bien-être. Une minorité d’émigrés turcs perdent leur culture d’origine, deviennent allemands ou français, mais la plupart gardent leur identité. Des jeunes de la troisième génération parlent encore parfaitement le turc ou le kurde, et cette diversité est aussi une grande chance pour l’Europe.

N’est-ce pas d’abord l’islam qui fait peur et le fait que la population turque soit à 98 % musulmane ?

Il ne faut pas avoir peur de l’islam. Certains Européens ont également peur d’une ruée de chômeurs turcs. L’interdiction de la libre circulation n’est pas une bonne chose. Moi, je ne veux pas encore attendre dix ans. Mais je n’arrive pas à comprendre les raisons profondes de ces peurs. Nous n’intervenons pas, par exemple, sur la vie chrétienne des Européens. On nous parle des différences entre les cultures orientale et occidentale. C’est une chance au contraire ! Il n’y a pas de contradiction entre les deux cultures. Elles se complètent et peuvent s’enrichir mutuellement. Je connais très bien Zola, Stendhal et les autres grands romanciers français du XIXe siècle. Je m’en suis nourri autant que de la littérature de mon pays.

La culture turque reste pourtant mal connue en Europe. Pourquoi ?

Le monde littéraire français ne connaît finalement vraiment de nous que Nazim Hikmet. Bien sûr, moi aussi j’ai été traduit et mes livres ont connu un certain succès. Des auteurs des générations suivantes comme Orhan Pamuk ont trouvé leur public. Il y a aussi des écrivains turcs qui vivent à Paris, comme Nedim Gürsel. Mais cela fait finalement peu de monde, alors que nous avons plusieurs autres romanciers ou poètes de taille européenne, comme Orhan Kemal, disparu il y a vingt ans, auteur de Terres fertiles dont j’avais proposé la publication à Gallimard. Il y a aussi Orhan Veli, Oktay Rifat, Melih Cevdet Anday, Sabahattin Ali, Sait Faik... Et je ne les cite pas tous.

Cette méconnaissance vous choque-t-elle ?

C’est dommage que les Français ne connaissent pas des auteurs comme Pir Sultan Abdal (2), Karacaoglan (3) et Yunus Emre (4). Cette fermeture est de leur faute, pas de la nôtre. Mais nous avons nous aussi nos propres fautes avec notre ignorance de grands poètes épiques kurdes comme Meme Alan ou Mem u Zin. Nous ne connaissons pas les Kurdes alors qu’ils sont nos frères et que nous vivons ensemble. Pendant des années, la langue kurde a été interdite. La culture et la littérature kurdes étaient mises sous le boisseau. Toutes les cultures ont su en général s’alimenter entre elles. Par exemple, nous savons que la culture hittite d’Anatolie a aussi influencé celle de la Grèce antique. Il y a aussi aujourd’hui une culture méditerranéenne commune, malgré les différences. C’est une culture mixte par excellence née du brassage, du commerce, des migrations.

Qu’espérez-vous du sommet de l’UE du 17 décembre, où les 25 doivent décider de l’ouverture des négociations d’adhésion avec Ankara ?

L’Union européenne a été fondée après la Deuxième Guerre mondiale, pour qu’aucun autre conflit ne ravage plus jamais l’Europe. Ce fut un succès. Aujourd’hui, l’entrée de la Turquie ne peut que renforcer l’espoir de la paix dans notre région. Si elle reste en dehors de l’Union européenne, il peut y avoir de graves problèmes chez nous. Avec 70 millions de Turcs brusquement privés de ce qu’ils considéraient depuis des lustres comme leur destin naturel, il peut y avoir des difficultés de tout genre. La frustration sera énorme alors que la Turquie, surtout pendant la guerre froide, a beaucoup contribué à l’Europe, dépensant des milliards de dollars pour son armée et pour la défense du flanc sud-est de l’Otan. C’est d’ailleurs l’une des raisons de notre pauvreté actuelle. La Turquie et l’Europe s’affaibliront. En revanche, si, comme je le pense et je l’espère, les négociations concrétisent une attente longue de quarante ans, tout le monde sera gagnant et la Turquie renforcera l’économie européenne. Nous nous développerons ensemble et l’un par l’autre.

Croyez-vous que l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne peut avoir des effets positifs pour le monde arabo-musulman ?

Le plus grand problème du monde arabe est de ne pas être en accord avec la modernité. Sur la peine capitale, par exemple... On ne peut pas être contemporain sans interdire la peine de mort. Il y a désormais une culture universelle, des valeurs universelles. Ce sont elles aussi qui fondent l’Union européenne. Je crois donc que l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne en tant que pays laïque sera un exemple et un encouragement. Etre laïque ne signifie pas quitter l’islam mais reconnaître que la religion est d’abord une affaire privée et de conscience personnelle. Le monde musulman ne perdra pas s’il admet la culture universelle.

Vous-même, vous considérez-vous comme inspiré par ces valeurs ?

Mes romans sont publiés dans plus de cinquante pays. J’ai probablement le secret de réunir tous ces gens a priori si différents. Je crois parler dans mes livres de choses simples et essentielles. Dans la vie, l’amour prime toujours la mort. Personne ne désire mourir ou tuer. Tout le monde veut vivre et vivre mieux. Tout le monde déteste la mort. Moi non plus je ne veux pas mourir, et dans mes romans il n’y a que des gens qui se tiennent debout grâce à l’amour.

(1) Poète et écrivain communiste turc (1902-1963). (2) Barde révolutionnaire du XVIe siècle. (3) Poète populaire romantique. (4) Poète populaire religieux du XIIIe siècle.

Yachar Kemal, 80 ans, est considéré comme le plus grand romancier turc vivant. Auteur notamment de Mèmed le mince, cet écrivain d’origine kurde est le barde des révoltes des peuples du plateau anatolien. Auteur engagé, figure historique de la gauche laïque turque, il a été condamné de nombreuses fois pour ses prises de position en faveur des droits culturels des minorités.
Regarde donc l’Euphrate charrier le sang, son dernier livre,
est publié comme les précédents chez Gallimard.

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