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Les moines de Mor Gabriel résistent à l’Etat turc

mercredi 18 mars 2009, par Laure Marchand

Depuis plus de 1 600 ans, les chants en araméen, la langue du Christ, montent du monastère syriaque Mor Gabriel et enveloppent les collines couleur de miel, en bordure de la frontière turco-syrienne.

Au fil des siècles, les cantiques ont perdu en intensité : la communauté ne compte plus que trois moines, treize nonnes et un métropolite. Ces descendants des premiers chrétiens restent accrochés à la région du Tur Abdin, « la montagne des serviteurs de Dieu ». Mais, depuis l’an dernier, le monastère est engagé dans une bataille judiciaire avec l’État turc et trois villages environnants. Pour les petites minorités chrétiennes de Turquie, le procès, qui doit s’ouvrir mercredi, constitue une nouvelle remise en cause de leur présence.

« Mor Gabriel a été construit en 397 après Jésus-Christ, nous étions là avant l’islam, avant l’Empire ottoman et avant la République turque, martèle Kuryakus Ergün, le porte-parole des lieux. Ces terres nous appartiennent et nous avons tous les documents pour le prouver. »

« Incitation à la révolte »

Les terres du monastère se trouvent au cœur du litige. Tout a commencé par une mise à jour du cadastre en 2008 : au motif qu’ils ne sont pas cultivés, 250 hectares, dans l’enceinte du monastère, ont été requalifiés en « forêts » et sont tombés dans le domaine public. Le ministère du Trésor veut aussi sa part et réclamera devant la cour de Midyat, la ville voisine, 142 hectares supplémentaires. Enfin, les habitants des alentours revendiquent des parcelles pour faire paître le bétail. À Eglence, village aux ruelles boueuses qui font office de basse-cour pour les dindons et les poulets, on se défend de tout sentiment antichrétien. « Avant la venue du cadastre, nous vivions comme des frères, insiste Fethullah Acar, entre deux gorgées de thé. Mais nous avons besoin des terres pour nos bêtes. »

Serrés autour du poêle à bois, les hommes sont unanimes : « A-t-on déjà vu une mosquée qui possède autant d’hectares ? » Dans leur plainte initiale, il n’était pas seulement question de terrains. Les moines étaient, entre autres, accusés de se livrer à « des activités antiturques », « missionnaires » et de « tentatives de détruire l’unité nationale en incitant les gens à la révolte ». Embarrassés, les plaignants, qui n’ont visiblement fait qu’apposer leur signature au bas du document, balaient ces griefs du revers d’une main. « Non, non, il n’y a rien de tel. » Le tribunal n’a d’ailleurs pas retenu ces charges. Reste une rumeur, tenace, qui attise la ran­cœur : le monastère, bâti au IVe siècle, aurait été construit sur une mosquée. « Un procureur est même venu vérifier », raconte Kuryakus Ergün. Évidemment, il n’en a pas trouvé trace.

Pour l’Alliance universelle syriaque, une ONG de la diaspora basée aux Pays-Bas, ces démêlés s’ajoutent à une longue liste « de persécutions contre les chrétiens depuis des décennies ». « La Turquie souhaite aujourd’hui adhérer à l’Union européenne, ces pratiques vont à l’encontre du but recherché », déclare Daniel Gabriel, le directeur de la branche des droits de l’homme de l’association. Dans chacun de ses rapports annuels, Bruxelles presse Ankara d’améliorer les droits de ses minorités non musulmanes.

Quatre monastères en activité

Avec l’arrivée au pouvoir du parti islamo-conservateur de l’AKP en 2002, l’étau s’est pourtant un peu relâché autour des 60 000 chrétiens de Turquie. Une loi sur les fondations a même été votée, ouvrant la voie à l’indemnisation des centaines de propriétés spoliées depuis la création de la République turque en 1923, voire de restituer les biens confisqués par l’État aux fondations des minorités non musulmanes. L’été, des milliers de fidèles, de Syrie et d’Europe, se pressent de nouveau au monastère Mor Gabriel, la « seconde Jérusalem » des Syriaques. Quelques dizaines de familles de la diaspora se sont réinstallées. Ces quarante dernières années, elles avaient fui l’hostilité de l’État, et la guerre civile entre l’armée et les séparatistes du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) avait accéléré l’hémorragie. Mais là encore, leur retour se heurte à l’administration, qui a confisqué des terres, ou à des paysans kurdes qui se les sont appropriées en l’absence des propriétaires. Et le mystérieux enlèvement du prêtre du monastère de Mor Yacub, en 2007, n’a pas contribué à restaurer la confiance.

Dans les années 1970, il restait encore 70 000 Syriaques dans cette région de Mésopotamie, bordée par l’Euphrate et le Tigre. Aujourd’hui, à peine 2 000. Sur la centaine de mo­nastères, il en reste quatre en activités. Pour ne rien arranger, la Turquie refuse toujours d’appliquer aux Syriaques le traité de Lausanne, signé en 1923, qui accorde des droits aux minorités non musulmanes. Contrairement aux citoyens turcs d’origine arménienne, juive et grecque orthodoxe, ils n’ont aucune existence légale.

« Malgré tout, je ne perds pas espoir », explique un jeune chrétien qui préfère garder l’anonymat. Il n’a pas pu se résoudre à suivre ses huit frères et sœurs en Suède, à renoncer au plaisir de boire le petit vin légèrement sucré, qu’il met « en bouteille chaque année ». « Les anciens disent que le but du procès est de se débarrasser de nous, je n’y crois pas. Le gouvernement ne peut pas prendre ce risque, car nous sommes la richesse culturelle de cette région. Qui viendra s’il n’y a plus de chrétiens ? »

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Sources

Source : Le Figaro, le 4 Mars 2009

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