"La politique américaine sur la question du PKK est aujourd’hui un échec. Washington pourrait très bien donner le feu vert à une opération de l’armée turque par-delà la frontière irakienne. Ce ne serait pas une opération terrestre mais parachutée.
Tout en maintenant la pression sur la PKK, Ankara pourrait faire revenir tous les militants de ce parti qui souhaitent revenir et ce, sans en passer par une loi d’amnistie.
Ces gens-là doivent être réintégrés à la société. La plupart sont prêts à se rendre. Leurs familles y sont d’ailleurs plus favorables que par le passé."
Henri Barkey, ancien haut responsable du Département d’Etat, et grand connaisseur de la Turquie, nous livre son appréciation sur l’évolution de la situation en Irak comme sur l’avenir des relations turco-kurdes.
Henri Barkey, pourquoi ?
Année 2000, Henri Barkey occupait un poste d’importance au Département d’Etat. Son nom fut alors cité dans le cadre d’une conférence donnée sur la question de Kirkouk qui devait placer le gouvernement AKP dans une position délicate. Le Département d’Etat devait par la suite révéler qu’une telle réunion n’avait pas eu lieu et que Henry Barkey n’avait donc pas pu y participer. Alors que la question de Kirkouk revient sur le devant de la scène, Henry Barkey est de retour à Istanbul. Nous avons pu le rencontrer et discuter de nombreux sujets : Kirkouk, le PKK et les politiques américaines en Irak comme de cet événement qui avait vu des soldats turcs en Irak arrêtés par les marines. Né à Istanbul, Barkey est enseignant à l’Université de Lehigh dans le cadre du département des études internationales. Ecrivant pour le Los Angeles Times, il est aussi l’auteur d’un livre sur la question kurde écrit à deux mains avec Graham Fuller, un ancien responsable de la CIA. Il travaille aussi à l’élaboration d’une collection d’ouvrages concernant “le Moyen-Orient, la globalisation et l’Europe”.
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Le Président Bush annonce un nouveau plan pour l’Irak avec l’envoi de 20 000 soldats supplémentaires. Quelles seront les conséquences d’un tel plan ?
D’après moi, les chances de réussite de ce plan sont de 25 %. C’est un plan entièrement destiné à Bagdad et à sa proche région. Parce que 80 % des massacres ont lieu à Bagdad et dans les environs dans une zone où vivent de nombreuses populations chiites. Il faut impérativement contrôler Bagdad. Sans cela, il est impossible de contrôler le reste de l’Irak. On ne peut pas tenir un pays dont la capitale est en proie au chaos. L’Irak vit au bord de la guerre civile. Les USA ont réussi à détruire l’Etat qui existait en Irak mais sans pouvoir en fonder un nouveau. Oui... Les USA ont détruit l’Etat baassiste et à cause des erreurs commises, il a été impossible de recréer une nouvelle autorité. Aujourd’hui, Bush a confié cette responsabilité au gouvernement irakien. “Créez donc votre Etat. Si vous n’y parvenez pas, alors je retire mes troupes. J’envoie 20 000 de plus, mais c’est la dernière fois”. Mais, il y a un hic. Les USA ne retireront pas toutes leurs troupes. Je pense que de 130- 140 000 soldats on passera à 50 000 hommes dans le cadre d’une force de dissuasion campée sur les frontières de l’Irak. Parce que si l’on retire d’un coup toutes les troupes US d’Irak que va-t-il se passer ? Tous les voisins vont se mêler de la question et rentrer en Irak.
L’Irak est devenu un lieu étrange : on y vit des choses bizarres. Vous vous souvenez certainement de ces soldats turcs que les troupes US avaient appréhendés pour leur passer un sac sur la tête. Quelle était la raison d’une telle action qui n’avait pas peu assombri les relations turco-américaines ?
L’armée américaine avait eu vent de la possibilité que les membres du commandement des Forces Spéciales Turques puissent organiser un attentat contre le gouverneur de Kirkouk. On les a donc arrêtés. Parce que la mort du gouverneur de Kirkouk aurait créé un terrible chaos. Selon moi, cette idée venait du commandement de Kirkouk. Les généraux turcs en poste à Ankara n’en avaient pas eu vent. L’Etat-major est une institution sérieuse, incapable de prendre un tel risque : parce que ce genre de donquichottisme aurait pu sérieusement endommager les relations américano-turques. Et les relations de l’Etat-major avec les USA sont généralement bonnes. Même après le refus du parlement turc d’autoriser le passage des troupes US par le territoire turc en 2003, les relations sont restées très correctes. Par ailleurs, le fait que deux généraux des Forces Spéciales aient été poussés vers la retraite suite à ces événements, participe de cette volonté de faire preuve de bonne volonté envers Washington. Mais le traitement de ces officiers comme des membres de Al Kaïda était maladroit et mal venu.
Pourquoi les USA ont-ils agi ainsi malgré le pressentiment de la réaction turque ?
Ce ne sont ni Bush ni l’Etat-major américain qui ont décidé de cette opération. Ce sont les soldats sur place qui ont décidé d’agir en appliquant les protocoles habituellement appliqués à toute personne appréhendée en Irak. Mais le fond de l’affaire ne sera révélé qu’une fois certains officiers parvenus à l’âge de la retraite. Je ne crois pas pour l’instant à ce que l’on raconte.
A-t-on discuté de cet épisode par la suite au DE ?
On en discute encore. Tout le monde comprend bien aujourd’hui que cela fut à l’origine d’un problème important dans les relations entre les deux pays comme d’un regain d’anti-américanisme dans l’opinion publique turque.
Sur la question du PKK, quelle politique les USA sont-ils prêts à conduire ?
Après la guerre d’Irak, la politique américaine a consisté à agir sur deux lignes : Aider la Turquie d’un côté, et l’empêcher par ailleurs de rentrer en Irak. Les USA souhaite que ce soient les Kurdes d’Irak qui règlent la question du PKK. İls n’ont pas pu le faire. N’ont pas voulu le faire, plus précisément. Aujourd’hui, la politique PKK des USA est dans le mur. La nomination d’un coordinateur a néanmoins été utile.
Pourquoi ?
Parce que sans cela, cette politique aurait été dans l’impasse bien plus tôt. Aujourd’hui, on évoque aux USA les solutions destinées à dépasser ce blocage. Et c’est dans une certaine mesure, le coordinateur Ralston qui a permis que l’on se mette à réfléchir. Aujourd’hui par exemple, on semble prêt à donner le feu vert à la Turquie pour une opération en Irak destinée à lutter contre le PKK. L’Etat-major turc dit apercevoir le PKK juste de l’autre côté de la frontière. Cela ne serait pas une opération terrestre mais parachutée avec des appuis de l’artillerie. C’est un peu ce qui se dit. Mais après les USA, ce sera au tour de Barzani et de Talabani de donner leur accord. Ils feront nécessairement, au lendemain de l’opération des déclarations allant dans le sens d’une “grave erreur qu’il ne fallait absolument pas commettre”.
Ces jours derniers, M. Gül, le chef de la diplomatie turque était à Washington. Ce sera bientôt le tour du chef d’Etat-major. Parlera-t-on d’une éventuelle opération ?
On y parlera de Kirkouk et du PKK. Mais si j’étais à la place de M. Gül mon premier sujet n’aurait pas été celui-ci. Je demanderais tout d’abord ce que l’on peut faire pour préserver l’intégrité de l’Irak. Il n’est pas nécessaire de faire tout de suite monter la tension. Aujourd’hui les Américains attendent les Turcs en se disant qu’ils vont arriver pour les agresser sur cette question de Kirkouk et du PKK.
Si la Turquie envoie des soldats en Irak, que se passera-t-il ?
De graves problèmes, à la fois avec les USA et avec les Kurdes. Si la Turquie se lance dans une telle opération, malgré les Kurdes et les Américains, pour prévenir une autonomie voire une indépendance kurde, pour régler la question de Kirkouk, cela signifiera très clairement la rupture des relations avec l’UE. Mais tout le monde comprendra une opération dirigée contre le PKK réalisée sans faire entrer de soldats en Irak. Une opération hélicoportée, etc...On ferait montre de compréhension. En 1995, le Turquie avait envoyé 35 000 soldats en Irak et plus de 200 blindés.
La Turquie ne pourrait-elle pas répéter une telle opération ?
Pas maintenant. Une opération à laquelle les Kurdes n’ont pas donné leur accord créérait des tensions bien réelles et serait peut-être la plus grosse erreur que pourrait commettre la Turquie. La facture en serait énorme. A mon avis, ni l’Etat-major ni le gouvernement ne souhaitent une telle chose. Personne, en dehors d’une certaine presse, ne pense d’ailleurs sérieusement à envoyer des troupes en Irak. Bon nombre de personnes soutiennent qu’on peut envoyer puis retirer les soldats turcs d’Irak. Mais les militaires, eux, en connaissent le véritable prix.
Quel en serait le prix ?
Cela signifierait rien d’autre que de faire la guerre aux Kurdes. Les militants du PKK peuvent très bien tendre des embuscades aux soldats turcs en prenant l’habit des Peshmerge (combattants kurdes d’Irak). Tout peut alors se produire. Et ce, sans fin. Or une opération visant le PKK de l’autre côté de la frontière peut aussi permettre à tous ces militants qui souhaitent rentrer au pays de revenir sans avoir besoin d’en passer par une loi d’amnistie. İl s’agit de réintégrer ces gesn-là à la société. Je pense même qu’une majorité des militants du PKK se rendraient. Mais à ce point-là, la Turquie a besoin du soutien des Kurdes d’Irak.
Pourquoi ?
Parce que ce n’est pas la Turquie qui délivrera ce message au PKK. Ce sont les Kurdes d’Irak qui iront les voir pour leur expliquer l’offre de la Turquie. Je ne parle pas là des leaders du PKK. C’est un autre problème encore : s’ils veulent rentrer, ils devront accepter d’aller en prison. Les Kurdes d’Irak sont aujourd’hui parvenus au seuil d’une autonomie qu’ils n’ont jamais connue. Sacrifieront-ils leur autonomie sur l’autel du PKK ? Non. Et ils le savent très bien. İls veulent discuter avec Ankara. Mais la Turquie ne se montre pas très tentée par une telle perspective. Elle ne parle pas de ces sujets avec eux. C’est ce qu’a essayé de faire le directeur du MIT (services secrets turcs), Emre Taner.
Il s’est rendu, il y a de cela un an et demi, auprès de Barzani. Je l’ai entendu par des proches de Barzani. Ils se sont réjouis de cette perspective de dialogue. C’était un dialogue de haut niveau en faveur d’une solution à la question du PKK. Une recherche de solution n’excluant pas les Kurdes d’Irak, leur faisant ressentir que l’on avait besoin d’eux. Emre Taner a tenté une manœuvre révolutionnaire à certains égards mais elle n’a pas été suivie. Parce que en Turquie, on n’est pas prêt.
Existe-t-il selon vous une possibilité d’affrontement américano-turc sur cette question de l’Irak du nord ?
Non. Il existe bien tout un tas de mousquetaires sur la scène politique turque qui sont prêts à entrer en Irak... Mais sur ce sujet, la Turquie et les USA trouveront une solution. La Turquie ne doit pas trop faire pression sur les USA. Parce que les 6 prochains mois, l’année à venir seront des périodes de fortes tensions à Washington. Ce sont les derniers débattements de Bush. Il va se focaliser totalement sur la question irakienne. Et si dans une région aussi stable que l’Irak du Nord vous suscitez des problèmes, vous risquez de subir une réaction en conséquence. Et cette réaction ne viendra pas que de Bush mais aussi de l’opposition. Parce que les démocrates sont aussi des partisans du règlement de cette affaire irakienne. Ils veulent que l’on se retire d’Irak. Mais vous lorsque vous considérez la situation depuis la Turquie, vous ne voyez que les Kurdes. Or en Irak, il n’y a pas que les Kurdes à ne pas vouloir la Turquie, il y a aussi les Chiites. Il y a peu, les groupes sunnites les plus anti-chiites se sont réunis à Istanbul. Les Chiites ont réagi très vivement... “Nous aussi, réunissons donc les Kurdes de Turquie et organisons une conférence”, ont-ils lancé.
Les USA soutiendraient-ils en Turquie une évolution étrangère à la démocratie ?
Désormais, cela est impossible. Non, ils ne soutiendraient pas une telle chose. Si la Turquie revenait sur ses acquis démocratiques, alors les relations s’altèreraient sérieusement. Des réactions diplomatiques seraient à attendre. Washington retirerait totalement son soutien dans le cadre de l’adhésion à l’UE. En outre, l’économie turque souffrirait très sérieusement. Et la Turquie connaîtrait de très importantes pressions politiques.
