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La Turquie, à fond sur le poncif... national

lundi 26 décembre 2011, par Baskın Oran

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Ce sont Les Échos qui rapportent la chose, le 19 décembre : “Génocide arménien : deux délégations turques envoyées en France contre une loi de pénalisation.” Si cela n’avait concerné que Paris, ok ; le journal n’en parle pas, et notre presse encore moins : mais le plus intéressant de l’affaire se passe à Bruxelles. C’est d’ailleurs l’objet de ma tribune ; j’y reviens tout de suite, mais comme je n’entends pas grand-chose à la correspondance de presse, je vais commencer par quelques réflexions.

L’enfant, plus doué que l’État

Un enfant, ça fait des erreurs. Et si vous n’êtes pas du genre des parents turcs à vous faire marcher dessus par votre enfant, vous commencez par jouer des yeux et des sourcils, comme on dit chez nous. S’il recommence, vous le réprimandez. Si cela ne suffit pas, vous lui en collez une légère au derrière. Et si ça continue ? Mais, il ne recommencera plus, mesdames et messieurs. Parce que l’enfant est un être rationnel.

Mais notre État n’est pas un enfant. Il reproduit sans cesse les mêmes solutions pour les mêmes calamités, dans les mêmes conditions. Dans la manière d’être de l’État-nation turc, jamais on ne dit : “à chaque fois, le résultat est mauvais ; et si cette fois, je me comportais un peu différemment…” Il peut y avoir autant d’États qu’on veut dans le monde, des États-Unis aux plus petits États insulaires, depuis 1965, on nous sort toujours, au moins une fois par an, des “lois sur le génocide” qu’on finit toujours pas nous ficher comme il faut ; et à chaque fois, notre État met en œuvre un poncif national en trois points :

a) Il proteste. Il envoie des lettres et des délégations, il rappelle notre ambassadeur (pour le renvoyer trois mois plus tard) à Ankara pour consultations.

b) Il réplique : “Toi aussi, t’es méchant”.

c) Il menace : On va boycotter vos produits, vous priver d’appels d’offre, et nos relations vont sérieusement se gâter, dit-il.

Des exemples, on en a à la pelle. Premier discours post-opératoire de Tayyip Erdogan (17 décembre) : ”Si l’Assemblée nationale française veut se mêler d’histoire, qu’elle nous éclaire un peu sur le Rwanda et l’Algérie. Que ceux qui veulent voir des génocides se retournent et posent les yeux sur les pages sombres et sanglantes de leur propre histoire.” (Poncif national, point b).
Cemil Ciçek [Président de l’assemblée – NdE] : “Pour cela, la France paiera le prix fort”. (point c).
Zafer Caglayan [ministre de l’économie – NdE] : “Il y avait une réunion prévue avec les ministres français en janvier ; elle n’aura pas lieu.” (point c). Davutoğlu [Chef de la diplomatie – NdE] : “Dans chacun des pays où nous nous rendrons, nous parlerons du colonialisme français.” (point c). C’est notre point préféré, ça, le point c.

D’accord, mais au cas où les étrangers diraient : “Si nous, nous avons fait cela, nous l’avons fait contre les étrangers. Vous, vous l’avez fait que contre votre propre peuple !”, que répondrions-nous ?

“Il n’y a aucun problème avec les Kurdes”

Mais venons-en maintenant au sujet de cette tribune, mentionné plus haut. Vous savez que pour partager ces sentiments nationaux avec les étrangers, notre État a dépêché à Paris une délégation de députés menée par l’ancien ambassadeur et nouveau président de la commission des affaires étrangères de l’assemblée nationale, Volkan Bozkır (Poncif national, point a). Mais ce que nous ignorons, c’est que Bruxelles aussi a pris feu. Notre État n’apprend-il pas qu’avant même la proposition de loi “arménienne” de Paris, une proposition de loi “kurde” est arrivée devant le Sénat belge : une “proposition de loi soutenant le processus de paix entre la société kurde et l’État turc.” Juste au moment où l’on s’apprête, inshallah, à régler définitivement la question kurde, à grand renfort d’opérations militaires et de procès où l’on met en taule professeurs et journalistes. Et puis, par dessus le marché, c’est comme si y’avait deux parties égales autour de la table, dans la formule qu’ils ont employée pour cette proposition de loi.

Cemil Çiçek envoie aussitôt une lettre au Sénat belge (Poncif national, a). De cette longue lettre à ce jour pas encore mentionnée par notre presse nationale (21 décembre), je vous livre deux phrases, histoire de vous donner une idée quant à l’approche des questions nationales par nos dirigeants : “La République de Turquie n’a aucun problème que ce soit avec ses citoyens d’origine kurde. Quelle que soit leur origine ethnique, nos concitoyens sont titulaires de droits et de devoirs égaux au regard de nos lois et de notre constitution.” Et... ainsi soit-il, Amen. Le Belge qui lit ceci, lira-t-il la suite, ça je n’en sais rien. Le reste de toute façon, ce ne sont que variations de l’habituel discours sur le terrorisme. Comme nous sommes de pauvres victimes, etc...

Histoire de ne pas rendre jaloux les députés, il leur envoie une lettre à eux aussi, Cemil Çiçek. Il dit que, “dans une période où notre pays lutte contre le terrorisme et attend le soutien de la communauté internationale, cette proposition de loi causerait de sérieux préjudices à nos relations bilatérales.” En sus du point b- du poncif sus-mentionné, il ajoute que les opérations vont bon train, et que c’est pas la peine d’en rajouter ; ça ira très bien comme ça.

La délégation de Volkan Bozkır organise une conférence de presse à Bruxelles. Elle est intéressante pour deux choses :

1) Il parle de l’ouverture kurde lancée par le Premier ministre Erdogan le 29 août 2009, comme d’un “soi-disant processus de paix entre la République de Turquie et la société kurde”. Si en ce qui concerne les affaires kurde et arménienne, nous factorisions les “soi-disant”, on ferait une sacrée économie d’encre et de papier.

2) Il répète mot pour mot les deux phrases qu’a prononcées Cemil Çiçek dans une contribution majeure au patrimoine intellectuel de l’humanité, et il ajoute : “Le fait de n’avoir aucun problème d’aucune sorte avec nos concitoyens d’origine kurde est une conséquence naturelle de notre digne héritage historique comme de la richesse de notre tissu social.” Juste au moment où l’on ne parle que du massacre de Dersim [Les Kurdes de Dersim, écrasés dans le sang par le régime kémaliste en 1937-38] et que le Premier ministre a présenté les excuses de la République pour ces événements ; encore une fois, là, je dis amen à ce “digne héritage historique”. Le Belge qui lit ceci, lira-t-il la suite, ça je n’en sais rien. Le reste de toute façon, ce ne sont que variations de l’habituel discours sur le terrorisme, etc.

Et maintenant on débarque à Paris

La délégation de parlementaires quitte Bruxelles et accourt à Paris, pour la proposition de loi “arménienne”. Là, elle rejoint une délégation économique que nous avons déjà envoyée en bonne et due forme (Poncif national, a). D’après ce qu’en font connaître Les Échos, il y avait là Ümit Boyner [la présidente de la TÜSIAD, le MEDEF turc – NdE] et Rifat Hisarcıklıoğlu, le patron de la TOBB [L’Union des Chambres et des Bourses de Turquie – NdE]. Ses interlocuteurs, ce dernier les met en garde de “chez mettre en garde”, et selon le point a- du poncif national : “Si cette loi passe, elle entraînera de très sérieuses conséquences pour chacun des deux pays. En ce moment, il est 960 entreprises à travailler dans notre pays. Sur la seule année 2011, on en a enregistré 90 nouvelles. Turkish Airlines allait acheter des Airbus, et puis on vous aurait fait construire une centrale nucléaire à Samsun.”

D’accord, on a compris, mais ces gens-là, les appels d’offre, ils les ont pas obtenus par la force. Mais plus intéressant encore, c’est que nous revoyons le même film depuis les années Özal [Turgut Özal fut Premier ministre puis président de la république de Turquie dans les années 1980. Initiateur de la libéralisation de l’économie et de la vie politique turques) : d’abord les sociétés font du lobbying pour nous ; l’année d’après, elles font la queue à notre porte : “ Nous entendons parler d’un nouveau projet de loi ; donnez-moi ce contrat public, qu’on s’en débarrasse tout de suite !”

Et à ce moment-là, İnan Kıraç, le président de la Fondation Galatasaray lance une allusion sophistiquée : “Aujourd’hui en Turquie, il est 100 000 citoyens [ressortissants] arméniens [de la République d’Arménie] à travailler sans papier.” La déclaration apparaît dans le journal Milliyet (20 décembre). Mais elle est mal donnée, et c’est moi qui ai pris l’initiative de corriger avec les crochets, en me disant qu’il n’était pas possible que l’expérimenté Inan Kıraç puisse commettre une erreur aussi grossière [Les “citoyens arméniens” désignant les citoyens turcs de culture arménienne ; environ 60 000 aujourd’hui en Turquie – NdE].

En guise de conclusion, une dernière info : l’état-major général de nos armées fait savoir qu’un avion de transport militaire français a violé notre espace aérien au-dessus de Datça (Extrême sud-ouest, mer Egée) pendant 3 minutes (Presse, le 20/12/2011). Et par derrière, comme ce fut le cas en octobre 2006 [lors du précédent vote de la même loi en France - NdE], vont affluer à notre assemblée nationale des “propositions de loi de rétorsion” poussées par certains députés pré-cérébrés. Mais moi, j’attends surtout nos universités, si elles sont toujours là. En 2006, il en était certaines parmi elles à avoir mis fin à leurs départements de langue française, en guise de protestation (a). Enfin, est-ce qu’il nous faudrait pas tout de même une petite déclaration de Conseil d’université dans une telle situation nationale ?

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Sources

- Traduction pour TE : Marillac

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