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L’atelier des Artistes de Rue - Plaidoirie de Pinar Selek (1)

lundi 6 décembre 2010, par Pınar Selek

Plaidoirie de Pinar Selek à la 12e Chambre Correctionnelle de la Haute Cour de Cassation en date du 17 mai 2006. (1re partie)

Pınar SelekJe vous présente ce texte appelé « défense » dans le jargon juridique, non pas dans le but de me défendre contre les diverses allégations à mon encontre mais plutôt pour expliquer comment je me suis battue pour ma dignité, ma personne, ma quête de la liberté et mon lien à la vie, contre la cabale que je subis depuis extrêmement longtemps.

Oui, il est vrai que j’ai été dans une position de défense depuis que le complot du Bazar à Épices [1] a mis ma vie entre parenthèses. A présent, je vais tenter d’expliquer ce pour quoi je me suis défendue et comment.

Depuis mon enfance, j’ai essayé d’imaginer comment il était possible de mener une vie libre, morale et heureuse. J’ai étudié la sociologie pour trouver des réponses à ces questions, pour me comprendre moi-même et la société, et pour étendre mon champ de liberté. Pendant mes années universitaires, à la poursuite de cette quête infinie, j’ai essayé de créer mon propre chemin en questionnant les rapports entre le savoir et le pouvoir, la manière dont la science est instrumentalisée, les modes comportementaux et langagiers, bref, en questionnant tout ce qui était trop sacré pour être abordé. Comme je me donnai énormément de mal pour trouver les réponses à mes questions et analysai le moindre mot que j’apprenais, je fus reçue comme major de ma promotion.

Au cours de ma défense pendant le procès du 14 avril 1999, je fis une référence à Bourdieu, qui avait écrit : « je veux pénétrer plusieurs vies, c’est à dire m’entretenir et discuter avec les gens qui ont l’expérience de ces vies et construire des relations entre les subjectivités », suivant ainsi la formule de Flaubert : « un sociologue pénétrera et touchera certainement de nombreuses vies, essaiera de comprendre des gens qui ont des émotions et des expériences dont il/elle n’a jamais fait l’expérience ». Je passai le début de mes années universitaires, non pas dans les couloirs ni dans les réfectoires, mais à l’intérieur même de la vie, avec cette profonde motivation, cherchant encore et toujours. J’essayai toujours de sonder l’insondable,et ainsi, à ma façon, d’éclairer les ténèbres.

Je pensais que les sociologues, tout comme les médecins, devaient être capables de guérir les blessures de la société. Après avoir achevé mes recherches sur la manière dont les transsexuels avaient été expulsés d’Ülker Street [2] et avoir validé ma thèse, je ne pouvais tout simplement pas abandonner les personnes dont j’avais partagé les problèmes, sous prétexte d’avoir obtenu ce que je désirais. Et donc je ne les abandonnai pas. Je participai à un atelier avec les personnes que j’avais rencontrées au cours de diverses enquêtes et qui avaient toutes subi une forme ou une autre d’exclusion et d’isolement. Nous l’avions appelé « l’Atelier des Artistes de Rue ».

C’est horrible de voir cet atelier présenté comme une fabrique de bombes. Non, jamais une bombe n’aurait pu pénétrer dans notre atelier. Au contraire, dans ce tout petit espace qui nous appartenait, nous tentions de surmonter toutes sortes de violences, essayant au contraire de soigner les blessures causées par la violence. Nous devons laver la réputation de cette expérimentation qui en valait la peine, pas seulement pour moi mais pour toutes les personnes de l’atelier, mais aussi pour la société. Notre atelier, qui a été calomnié par d’horribles accusations, était en réalité un lieu d’amour.

Dans cet endroit, les personnes qui avaient été mises au rebut de la société, allaient récupérer des matériaux utiles qu’elles extirpaient des déchets pour les transformer en œuvres d’art. Pour un groupe de gens qui, tout d’abord, ne savaient pas comment être unis et faire face à l’isolement et à l’état de siège que nous subissions , nous revînmes à la vie à travers l’art, nous nous épanouirent et commencèrent même à nous enraciner. Dans cet espace minuscule où nous réalisions des masques, des vases fait de boue, des statues de plâtre et des peintures, nous avons créé un théâtre de rue. Et dans un laps de temps très court, nous fûmes invités pour faire des représentations dans de nombreux lieux. Nos œuvres commencèrent à être exposées dans les rues. Nous publiions également une revue. Cette revue, qui comptait de nombreux auteurs et revendeurs, s’appelait : « l’Invité ». Tout le monde s’évertuait à répéter : « le sens de l’hospitalité est mort...la télé et la vie citadine ont tué le sens de l’hospitalité ». Mais nous, nous avons réussi à inviter des personnes dont les voix n’étaient jamais entendues dans les maisons d’autres personnes, et, dans un sens, à faire revivre le sens de l’hospitalité. Grâce aux liens solides créés dans la rue, nous avons très rapidement distribué les 3000 exemplaires que nous avions imprimés.

Notre atelier était minuscule mais son impact grandissait en même temps que sa productivité. Cet atelier, avec sa politique d’ouverture, où des dizaines de personnes passaient chaque jour, et où des transsexuels sans domicile et des enfants venaient parfois trouver refuge, était aussi un endroit où on pouvait s’impliquer et se mêler aux autres. Donc, toute personne ayant des problèmes pouvait nous rendre visite. Ceux qui avaient l’habitude de devenir agressifs à cause de la violence et de l’exclusion dont ils souffraient apprirent à se faire confiance et à faire confiance aux autres au sein de l’atelier. Il y en eut même certains qui abandonnèrent la prostitution et les drogues grâce au pouvoir de l’art et du partage. (./...)

- L’atelier des Artistes de Rue - Plaidoirie de Pinar Selek (1)
- Le complot et la prison - Plaidoirie de Pinar Selek (2)
- Solidarité contre acharnement - Plaidoirie de Pinar Selek (3)

  • Traduction du Turc vers l’Anglais : Begum Acar, Derya Bayraktaroğlu, Feride Eralp, Yelda Şahin Akıllı.
  • Édité par : Emek Ergun, Feride Eralp
  • Traduction de l’Anglais vers le Français : Julie Mills.

- Pourquoi Turquie Européenne soutient Pinar Selek ?

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Notes

[1Le 7 juillet 1998, une explosion a eu lieu dans le Bazar à Épices, tuant 7 personnes et en blessant 120. Les rapports des experts ont conclu que la cause de cette explosion était une bombonne de gaz mais Pinar Selek a été accusée d’avoir posé une bombe dans le Bazar et le procès est encore en cours.

[2Une rue d’Istanbul où des travestis habitaient et furent plus tard expulsés par des groupes fascistes, avec l’approbation officieuse des forces de police et des autorités de l’époque.

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