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« L’allumeur » d’Istanbul

mercredi 3 décembre 2008, par Marc Semo

Interview : Enis Batur plonge dans le monde vertigineux des bibliothèques.

- Enis Batur, D’une bibliothèque l’autre, traduit du turc par François Skvor.
Bleu autour. 78 pp., 10 euros.

Toujours il fut fasciné par l’art de la fugue « caractérisée par une entrée successive des voix, un thème répété suivi de ses imitations ». Livre après livre, Enis Batur narre un infini road movie mental, sans origine ni point d’arrivée, où se mêlent digressions érudites et notes de voyage. Ecrivain nomade, il a toujours aimé ce monde et celui, vertigineux, des bibliothèques. La sienne compte quelque vingt mille volumes. Quinze mille pour la précédente, qu’il fut contraint d’abandonner d’un coup en changeant de vie et dont il reste pour toujours inconsolable. « Ce jour-là, je suis reparti de zéro », écrit cet intellectuel istambouliote dans un exquis petit livre sur les bibliothèques. L’exercice est difficile, surtout après Borges, mais ce poète essayiste et éditeur a tenu la gageure. Avec brio.

« Comprendre que tout est écrit, que tout est d’ores et déjà lisible, constitue assurément le savoir ultime auquel l’homme puisse accéder », explique ce quinquagénaire barbu qui, depuis ses premiers livres, revendique sa proximité intellectuelle avec Umberto Eco et se présente lui-même comme « un allumeur ». « Tel est l’aspect que présente toujours mon style dans ses caractéristiques — si je promets sans donner c’est que je ne fais pas confiance au lecteur », expliquait-il dans Amer Savoir, l’ouvrage qui le fit vraiment connaître des lecteurs français, alors que dans son propre pays il resta longtemps quelque peu inclassable, « un étranger et pas tout à fait un écrivain turc », bien que déjà reconnu pour ses talents d’éditeur.

Coup d’État

« C’est en français que j’ai découvert les autres cultures, les romans russes, italiens, anglais », explique cet ancien élève du collège Saint-Joseph d’Istanbul. Un jeune père salésien érudit « le mit sur le chemin » en lui donnant à lire Bernanos, Flaubert, Michel Butor et Nathalie Sarraute. Après quelques années d’errance et un séjour parisien, il rentra à Istanbul. Il travailla à l’alors très prestigieuse maison d’édition de la banque Yapı Kredi, où il publia notamment Proust et Céline, Sartre et Derrida. C’est là qu’il connut Yigit Bener, l’écrivain turc qu’il parraine pour les Belles Etrangères. Il lui proposa de traduire Voyage au bout de la nuit, que jusque-là personne n’avait réussi à transposer en turc. Ils se lièrent, partageant une passion commune pour la culture française comme les mêmes nostalgies et fractures. Yigit Bener a vécu une dizaine d’années en Belgique, réfugié après le coup d’Etat militaire de septembre 1980 en Turquie. Son premier roman narre d’ailleurs le retour au pays d’un exilé. Le second évoque la vie à Istanbul après le séisme de 1999. Deux livres à la prose élégante et précise. Rien d’étonnant : il fut à très bonne école, avec un père et un oncle écrivains.

Inlassable graphomane, Enis Batur a lancé un projet collectif d’encyclopédie sur Istanbul, reprenant l’idée géniale et inachevée de Reset Ekrem Koçu, historien et prolifique feuilletoniste des années 50-60 qui mourut ravagé par l’alcool et le désespoir, arrêtant à la lettre « G » son grand œuvre baroque foisonnant d’histoires, de potins et d’érudition sur cette ville monde et la déchéance des empires. Il y racontait une cité rongée par le « hüzün », le « sentiment noir », le cafard, époque révolue évoquée magnifiquement par le prix Nobel Orhan Pamuk dans son livre Istanbul. Avec cet ouvrage de plus de 1.200 pages, il s’agit de raconter la ville d’aujourd’hui, métropole trépidante et dynamique jusqu’au cœur de la nuit. La nouvelle version de l’encyclopédie parlera aussi bien des « bars gay » que des coups d’État, mais aussi des monuments et des lieux de mémoire. Un livre choral et délibérément subjectif, comme son modèle. Avec la difficulté de trouver suffisamment de contributeurs « qui aiment la liberté de l’écriture et savent être subjectifs sans pour autant ne parler que d’eux-mêmes ».

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Sources

Source : Libération, le 7 novembre 2008

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