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Honte à ceux qui nous condamnèrent à l’AKP !!

mercredi 28 mai 2008, par Baskın Oran

En 1964, lorsque je partis pour Ankara et Sciences Po, mon grand-frère diplômé de la même école en 1955 me laissa ce conseil en guise de viatique : “tu verras là-bas dans cette école de nombreux et différents groupes ; ceux d’Eskisehir, ceux d’Istanbul, ceux d’Adana, etc.. Reste loin de tout cela.” Et je n’y ai pas trouvé ces groupes-là : il y avait la gauche et la droite. J’ai choisi la gauche.

Bien sûr à cette époque, je n’en étais pas conscient mais je me suis tourné vers la gauche pour deux raisons distinctes :

1) Ce que nous appelions la gauche c’était des choses comme la question chypriote, les bases américaines et la réforme agraire. C’est-à-dire le nationalisme kémaliste de gauche. Le kémalisme, c’était ce qui nous coulait dans les veines depuis le berceau.

2) Ce que nous appelions gauche cherchait également à défendre les droits des opprimés et et des exclus : c’est-à-dire les ouvriers et les paysans. L’humanisme, c’était ce qui nous coulait dans les veines.

A ces deux piliers originels de nos attitudes politiques, l’approche marxiste en termes de dialectique et de lutte des classes allait ajouter un élargissement de nos horizons. On ne pouvait rien comprendre au tableau social qui était le nôtre sans considérer le quotidien et l’actualité dans une perspective éclairée par le concept de classe. Et la dialectique nous enseignait si bien que chaque chose est à même de produire son propre contraire que cela nous empêchait de succomber trop vite soit au désespoir soit à l’euphorie.

Et puis alors que nous quittions les années 60 pour entrer dans la décennie suivante, voilà qu’un nouvel élément s’ajouta à la catégorie des opprimés et des exclus : les Kurdes. Mais parce que ses rapports avec le kémalisme étaient quelque peu mauvais, il m’a fallu un peu de temps pour m’y habituer.

Du kémalisme à l’homme

Tenez, vous voulez un vrai bon exemple de dialectique ?! He bien voilà : l’enfer attisé par les coups d’Etat de 1971 et de 1980 au nom du kémalisme nous a fait reprendre nos esprits. Lorsque nous nous sommes aperçus que le seul souci de ces gens dont une parole sur deux évoquait “l’unité indivisible de l’Etat et de la nation” était de conserver le pouvoir, de diriger et pour cela d’envisager la destruction de l’élément humain même, alors nous nous sommes mis à réfléchir sur ce kémalisme qui avait réussi non sans succès dans les années 20 à faire passer la Turquie d’un Empire semi-féodal aux structures d’un Etat-nation moderne. En d’autres mots, je dirai que des deux raisons qui avaient fait de moi un homme de gauche, c’est la seconde, l’humanisme, qui se mit a interroger la première.

Et c’est alors que nous nous sommes rendus compte que la définition de l’Etat-nation moderne n’était autre chose que la suivante : un type d’Etat qui considère que sa nation ne se compose que d’une seule identité ethnique. Et puisque conscient de ce que la réalité ne correspond pas à ce souhait, c’est aussi un type d’Etat appliquant la discrimination religieuse à l’endroit des éléments qu’il ne peut assimiler (les non-musulmans), et l’assimilation ethnique à l’endroit de ce qu’il s’est promis d’assimiler (à savoir les groupes ethniques musulmans).

C’est donc ainsi qu’à la suite du socialisme et des Kurdes, nous avons commencé de nous rendre compte qu’il existait des catégories nouvelles d’exclus et d’opprimés devenues visibles dans les annees 1980 et 90 :
1) Les identités ethnico-culturelles (les Tcherkesses, les Roms, etc...)
2) Les identités religioso-idéologiques (les Alévis, les non-musulmans, les islamistes, les athées, les objecteurs de conscience, etc...)
3) Les identités sexuelles (les femmes, les homosexuels, etc...)
4) Les catégories socio-profesionnelles (chômeurs, pauvres, les enfants an travail, les personnes âgées, les handicapés, etc...)
Toutes ces catégories venaient couper transversalement les notions de classe qui parcouraient horizontalement l’ensemble de la société.

Le gouvernement AKP

J’ai étudié à Saint Joseph. Puis en Californie. Mon père fut député du CHP (Parti Républicain du Peuple, fondé par Atatürk et aujourd’hui premier parti d’opposition parlementaire à l’AKP - ndlr). Il parlait d’Atatürk avec le respect qu’il aurait pu porter au Créateur. Lorsque dans les années 50, le gouvernement du Parti Démocrate (premier gouvernement issu d’élections libres, conservateur -ndlr) faisait lire des prières à la radio, il tonnait immédiatement : “éteignez-moi ça !!!

Et tout de suite, nous tournions le commutateur. Sans qu’il ait même besoin de nous le dire la plupart du temps. Ce que je cherche à vous dire c’est que j’ai été élevé et que j’ai baigné dans un milieu tout à fait pro-occidental. Il est même inutile de le préciser. Comme il est inutile de rappeler que “je suis contre les mémorandums militaires, contre la fermeture de l’AKP et contre les nationalistes” (en ce qui concerne les mots entre guillemets, l’auteur fait ici une allusion ironique aux écrits d’un marxiste orthodoxe qui critique la position tolérante des libéraux de gauche envers l’AKP, parti pro-islamiste au pouvoir, et les invite à faire leur autocritique – ndlr).

Mais alors que la migraine me ronge les lobes frontaux dès que j’entends parler du couple CHP / Nationalisme, l’AKP ne m’est qu’un moindre mal de tête. Ce qui prime c’est de lutter contre cette mentalité qui porte atteinte à la nation, voire à l’individu sous l’apparence de maintenir un Etat qui les fait se sentir importants.

Du point de vue des atteintes, voire de la destruction des individus et des hommes, nationalisme et religion se livrent une concurrence échevelée. Chez l’un c’est l’Etat qui écrase, chez l’autre la communauté.

Mais il y a plus encore : ne voyez-vous donc pas que la première de ces deux idéologies antagonistes a hissé la seconde sur ses épaules ? Dites-moi donc qui d’autre que le CHP et son idéologie nationaliste a grossi les rangs d’un AKP qui a fini par parvenir au pouvoir ? Les filles qui allaient voilées à l’Université n’étaient qu’une poignée, elles étaient à peine visibles ; qui donc les a-t-il rendues visibles au point d’en faire un raz-de-marée si ce n’est le très kémaliste et nationaliste recteur de l’Université d’Istanbul, Kemal Alemdaroglu ?

Dites-moi encore qui a porté l’AKP au pouvoir si ce n’est cette réaction massive de rejet de ceux qui firent de la laïcité une chose pire que la religion ? Les suffrages accordés aux partis religieux n’ont-ils pas grimpé en flèche après chaque coup d’Etat ou mémorandum militaire ? Ce phénomène ne se répètera-t-il pas ?

L’idéologie nationaliste a fait avec l’AKP ce qu’elle a fait avec le PKK en le créant et en le faisant croître. Qu’ils aient honte de nous avoir condamné à l’AKP.

N’en reste pas moins que, soyons honêtes, entre novembre 2002, date de son arrivée au pouvoir jusqu’à fin 2004, l’AKP a fait preuve d’un vraie performance dans le domaine des droits de l’homme.
Mais ensuite qu’est-il advenu de ce parti ? Moitié friture, moitié grillade, bien sûr :

1) Il a pris peur : il a fait machine arrière lorsqu’il a pris conscience de la réaction nationaliste engendrée par les réformes imposées par la candidature à l’UE et œuvrant à transformer l’Etat-nation en Etat de droit. Le ridicule des débats et réformes concernant l’article 301 en est le meilleur symbole. Et désormais, l’AKP tente de se dépasser lui-même : alors qu’il est lui-même menacé de fermeture, il épaule la bureaucratie dans sa procédure de fermeture du DTP (Parti pour une Société Démocratique, parti kurde - ndlr).

2) Il a rendu vraiment criante son appartenance de classe : d’une part, il s’efforce d’afficher partout cette misérable culture provinciale qui lui sert de référence. Il a commencé d’imposer une sorte de terrorisme tenant pour vertu de ne pas laisser un seul restaurant servant de l’alcool, et ce même dans les centres-villes des préfectures du pays.
Ensuite, il a vraiment révélé lors du 1er mai la répugnance qu’éprouve la classe petit-bourgeoise pour les ouvriers (le pouvoir AKP a interdit la célébration du 1er mai et les ouvriers furent matraqués à bout portant et inondés de gaz lacrymogène avec une brutalité inouïe – ndlr). On parle de terreur policière. Mais qui donc a donné l’ordre à une police déjà friande de telles situations “de prévenir par tous les moyens l’accès des manifestants à la place de Taksim” ?

Et qui donc maintient à leurs postes des gens comme Celalettin Cerrah, directeur de la Sécurité à Istanbul, ou comme le préfet de cette ville ?

L’AKP n’a jamais été un militant des libertés. L’AKP ne fut jamais un symbole de progrès. Mais il l’est toujours plus que ce nationalisme gelé jusqu’au cœur dans le conservatisme après avoir été moteur du progrès durant les années 30. He oui, c’est ainsi qu’il en va pour ces choses, mon bon Monsieur. Elles sont tout à fait relatives. Honte à ceux qui nous condamnèrent à l’AKP !

Mais ce n’est pas terminé. Il est vrai que nous ne nous attendions pas à ce que l’AKP entre si vite en trouille ; mais nous y serions-nous d’ailleurs attendu, croyez-vous que cela aurait changé quelque chose alors que la seule alternative légale était portée par le CHP et cette opposition campée sur le fortin nationaliste des années 30 ? Nous savions bien que l’appartenance sociale de l’AKP allait finir par ressortir mais qu’est-ce que ça a changé ? Nous avions appris qu’il fallait plusieurs générations pour qu’un provincial puisse devenir un bourgeois. Mais il ne s’agit pas là de l’expérience de Mendel sur les petits pois. On ne peut pas faire défiler les générations plus vite.

Discuter avec les marxistes

Et sur ces entrefaites, où étaient donc tous ceux qui se disent marxistes ?

Ne cherchez pas, je vais vous le dire : ils ont œuvré à rogner les bases électorales déjà étriquées des candidats de la gauche indépendante qui cherchaient eux à préserver l’individu à la fois de l’Etat et de la communauté ! Lors de la campagne de juillet 2007, nous n’avons pas moins perdu d’énergie et de temps avec le parti communiste et avec les communautés qui se désignent sous le nom de gauche révolutionnaire agissant au nom du sacro-saint principe du “peu mais à moi”.

Que le salut soit sur eux ; nous aurions certainement moins souffert avec un oeil de perdrix au pied. Tout cela sera expliqué noir sur blanc dans notre livre à paraître intitulé “Campagne pour un candidat de gauche indépendant”.

Pourquoi discuterai-je avec le marxisme, je n’ai point compris (ici encore, l’auteur fait allusion à la critique d’un marxiste orthodoxe – ndlr). L’approche dialectique et en termes de classe propre au marxisme fonde ma vision du monde même. Mais de quoi débattre-je avec des gens qui, comme les kémalistes figés dans leurs représentations du monde venues des années 30, ont planté la hampe de leur drapeau dans le sol des années 70 et font semblant de ne pas voir les nouvelles catégories d’opprimés et d’exclus, se contentant de répéter les mantras gauchistes hérités de leur jeunesse ?

Mais quand même, on ne peut pas dire qu’il n’ont fait aucun progrès depuis les années 70. En ces temps-là, comme l’a rappelé mon ami Samim Akgönül, on pouvait entendre des phrases de ce genre-là : “tu as bu du coca-cola. Fais donc ton autocritique !
Aujourd’hui ce n’est plus un impératif mais une policée “invitation à faire son autocritique.

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