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Graham Fuller : Turquie / Etats-Unis, quels rapports ?

mercredi 1er février 2006, par Ali H. Aslan

Interviewé ici par Ali H. Aslan du quotidien Zaman (centre-droit, proche de l’AKP, Parti de la Justice et du Développement, actuellement au pouvoir), Graham Fuller, expert américain reconnu des questions turques et moyen-orientales, travaille en ce moment à la publication d’un nouveau livre : « l’avenir de la Turquie au Moyen-Orient ». Il se livre, dans cet entretien, à une évaluation des relations turco-américaines dans le cadre des problématiques irakienne, iranienne et syrienne. Il estime très positif le fait que la Turquie ne supporte pas les USA sur des sujets où elle estime que Washington se fourvoie et qu’elle choisisse alors de mener une politique plus autonome. En outre croit-il bon d’ajouter que la Turquie est ainsi plus écoutée et suivie dans la région ; elle devient une porte ouverte sur l’Ouest et sur le changement dans la région. Au contraire de la stratégie d’isolement prônée par Washington, Graham Fuller pense que la stratégie d’engagement suivie par Ankara à l’encontre de l’Iran et de la Syrie est plus adaptée.
Particulièrement critique à l’endroit des politiques prônées par les néo-conservateurs dans son pays, Graham Fuller quitte Washington après l’invasion de l’Irak pour s’installer dans la province canadienne de Colombie Britannique. Ancien expert de la CIA, longtemps en poste en Turquie (dont il maîtrise parfaitement la langue), il conserve encore de nombreux liens avec l’administration US et au Moyen-Orient.
Extraits d’une interview parue dans le quotidien Zaman.

Turquie Européenne et Zaman, le 18/01/2006

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Graham Fuller

La Turquie mène une politique de responsabilité et d’engagement avec la Syrie. Washington prône l’isolement. Laquelle des deux est la plus fondée ?

L’approche turque est certainement la plus sensée. Il existe deux zones sur lesquelles l’indépendance de la Turquie vis-à-vis de Washington a été appréciable. L’Irak, d’une part : une implication turque en Irak aurait conduit à de très sérieuses complications en assimilant la Turquie à une force d’occupation qui l’aurait affrontée à la colère des sunnites et des autres. Elle y a échappé et se réserve ainsi la possibilité de jouer un rôle majeur en Irak lorsque les Américains se retireront. Mais il a été sage de ne pas prendre part à l’erreur américaine.
La Syrie de son côté est certainement un pays prêt à certains changements, à une ouverture et à une évolution vers plus de modération. Et je pense que la Turquie a ici un très grand rôle à jouer. Je ne pense pas que la politique d’isolation suivie par les USA mène à grand chose.

Ankara : porte ouverte sur l’Europe

Ni avec la Syrie, ni avec l’Iran d’ailleurs. L’Iran serait la troisième zone sur laquelle la politique turque pourrait différer de la politique américaine. Et les approches turques sont plus sages et plus appropriées quant il s’agit de traiter les réalités iraniennes.
J’espère que la Syrie sera désormais très attachée et attirée par la Turquie ; elle cherche à prendre part à l’expérience turque. Je peux constater combien la Turquie est en train de devenir une sorte d’aimant, d’une façon que le Kurdistan irakien pourrait aussi copier en essayant de s’associer de très près à la Turquie.

Ankara pourrait ainsi avoir ouvert la porte vers l’Europe, vers des politiques plus occidentalisées sans pour autant tomber sous hégémonie américaine. C’est là que le non opposé par l’AKP à la guerre américaine en Irak a véritablement impressionné le monde arabe. Parce qu’ils se sont alors rendus compte qu’il était possible de rester un ami d’une Europe moderne sans pour autant avaler les couleuvres de la politique américaine la moins sage. La Turquie peut grandement contribuer à laisser ouverte la porte de l’influence occidentale en Syrie.

Où se situent les divergences sur l’Iran ?

De manière surprenante, les USA sont toujours en train de se payer le luxe de refuser de discuter avec l’Iran quelques 25 ans après la révolution islamique. On ne peut pas nier que l’Iran soit un pays difficile, un pays qui pose nombre de problèmes. Mais l’attitude américaine n’a fait que compliquer la situation avec l’Iran en rendant les relations avec ce pays bien plus controversées encore. La Turquie au contraire ne souhaite pas cette confrontation. Et ne souhaite pas non plus une aventure américaine en Iran pour renverser le pouvoir, aventure qui risquerait d’être un échec cuisant. Ankara pense que continuer à discuter avec ce pays et contribuer à l’ouvrir sur toute la région s’avèrera constituer la meilleure méthode sur le long terme. Plus la Turquie est capable d’évoluer indépendamment des USA au Moyen-Orient - je ne dis pas qu’elle doive mener des politiques anti-américaines mais simplement autonomes - plus elle jouira d’un certain prestige dans la région en tant qu’acteur indépendant et non comme un objet de la politique extérieure des USA. Les gens sont plus disposés à écouter cette Turquie-là que l’ancienne Turquie pro-américaine.

[...]

Les relations USA-Turquie ont été affectées durant le processus qui devait mener à la guerre en Irak.
Nombre de responsables à Washington ont appris à se défier de l’AKP. Comme de nombreux responsables turcs, particulièrement parmi les cercles « laïques » ne sont pas très satisfaits. La possibilité d’une convergence d’intérêts existe-t-elle entre ces deux parties ? Comment serait accueillie à Washington toute initiative anti-démocratique de la part du camp « laïque » ?

Le groupe à Washington qui est le plus insatisfait du comportement de la Turquie est celui qui souhaite voir Ankara répondre le mieux aux besoins et aux intérêts américains dans la région. C’est là leur principal objectif. La Turquie serait-là au Moyen-Orient l’ami fidèle que l’on attend et sur lequel on peut toujours compter. Washington se méprend sur l’esprit d’indépendance de ce pays comme de la plupart des groupes sociaux et politiques qui en composent la société. Si l’AKP venait à quitter le pouvoir, cela signifierait-il que son successeur viendrait se jeter dans les bras de Washington et répondre à tous les desiderata américains ? Je suis persuadé que la plupart des gens en Turquie comme dans le monde sont convaincus de ce que la politique de l’administration Bush en Irak a été un échec.

�Une Turquie autonome�

Oui, Saddam est parti et c’est une évolution très positive. Mais cela a été très contre productif en termes de radicalisation, particulièrement chez les islamistes et autres djihadistes. Je ne pense donc pas que la plupart des Turcs souhaitent apparaître et agir comme de loyaux supplétifs des USA dans la région. Si les politiques menées par Washington sont risquées et infondées alors la Turquie a le devoir de le dire et d’agir en toute indépendance. Et peut-être travailler avec l’Europe. Si, en revanche, Ankara pense que les décisions américaines sont sages et positives alors elle doit les soutenir et aller dans leur sens. Mais la plupart des responsables à Washington préfèrent que la Turquie colle au plus près des intérêts américains. Et Ankara a besoin de choisir et de décider sur chacun de ces sujets de manière très prudente et indépendante.

© Zaman, le 18/01/2006

http://www.zaman.com

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