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Turquie : débat sur le génocide arménien (6)

Génocide : la destruction des hommes et des consciences

mardi 18 avril 2006, par Ertugrul Mavioglu, Marillac

© Turquie Européenne pour la traduction

© Radikal

Turquie Européenne publie ici une série en sept volets, consacrée au débat qui a lieu en Turquie sur la question du génocide arménien : elle suit très précisément un dossier publié dans le quotidien Radikal et monté par le journaliste Ertugrul Mavioglu selon une série d�entretiens réalisés avec des historiens et intellectuels turcs.

- Fidèle à sa ligne éditoriale, Turquie Européenne cherche ici à se faire l�écho des débats qui agitent la société turque et dont nous tenons à proposer toutes les dimensions, sans exclusive, persuadés que c�est bien dans le plein affrontement d�opinions et de positions diverses qu�une vérité peut se faire jour.


Pour le chercheur Erdogan Aydin, la raison principale du retour de la question arménienne sous des proportions sans cesse croissantes aujourd’hui, réside dans la position négationniste de la République de Turquie. Erdogan Aydin soutient que l’Etat turc a détruit toute société civile, toute conscience et organisation citoyenne.

Erdogan Aydin est islamologue, historien et ottomaniste. Scientifique avéré, il n’en est pas moins un auteur iconoclaste qui a su gagner le respect de ses pairs par des positions originales et solides. Il est, par ailleurs, au nombre des membres fondateurs de l’ÖDP, Parti de la Liberté et de la Solidarité, plate-forme de gauche électoralement marginale.


- Quelle est la raison de l’éternel retour d’une question arménienne actualisée ?

En tout premier lieu, il convient de voir que nous vivons dans un monde nouveau au sein duquel nombre de choses qui n’étaient pas problématisées sur un plan de politique étrangère sont devenues des questions dont la solution est désormais impérative. Il est indubitable que dans ce processus nous sommes confrontés à une série d’interventions illégitimes et illégales comme l’invasion de l’Irak. Cependant la Turquie n’est pas confrontée au type de problèmes que connaît l’Irak et la question arménienne n’est pas un problème artificiel.

Il n’en demeure pas moins que sous ses conditions nouvelles, le facteur déterminant dans l’actualité et l’actualisation du problème arménien tient dans la position de la tradition étatique turque à l’endroit de cette question. Cette tradition qui, à commencer par la question kurde, tente de régler les problèmes qui se posent à elles par le déni et l’oppression, ne peut manquer de susciter, dans le nouveau contexte international, des critiques de l’étranger. Alors que de nos jours, il devient impossible de dissimuler des problèmes derrière des frontières, elle aggrave encore un problème qui tend à devenir une hypothèque sur ses capacités d’action. En résumé, même dans le cas où l’on parle d’une manipulation impérialiste dans un problème, la première raison qui rend tout cela possible c’est encore cette politique d’Etat. En ce qui la concerne, à la différence d’hier, elle aggrave les problèmes de la Turquie, et écorne les possibilités de démocratisation et de développement du pays. Or si le problème était abordé avec sang froid et de façon conforme au droit, il ne serait pas question d’un tel encerclement international et une solution serait envisageable.

- Comment acquérir ce sang froid ?

En nous mettant à la place des autres, en ressentant de l’empathie, en se demandant ce qui se serait passé si les Arméniens n’avaient pas été éliminés...

- Que se serait-il passé ?

La Turquie dans laquelle nous vivons aujourd’hui aurait été un tout autre pays. Il ne faut pas oublier que ce qui a été anéanti par les massacres et la déportation ce furent non seulement le potentiel humaniste et la diversité culturelle de ces terres mais en même temps, les forces productives, l’accumulation du savoir artisanal ainsi qu’une capacité de production. Le départ des Grecs et des Arméniens de notre pays fut la cause d’une position très reculée lorsque nous nous sommes lancés dans le grand bain de la concurrence économique mondiale.

D’un autre côté, ce qui a été détruit ce sont aussi les possibilités d’une société civile sur ces terres, c’est-à-dire la conscience et l’organisation citoyenne face à l’Etat. En résumé, ce qui devait survivre à la déportation et au massacre, ce sont un peuple ne dépassant guère les conditions de la ruralité, en grande partie dépourvu d’une accumulation économique de base comme de la moindre conscience citoyenne, et puis un Etat aux pouvoirs bien plus renforcés comme une atmosphère culturelle conditionnée par l’opposition aux autres cultures et sociétés. Ces conditions rendent compte de raisons qui font que les « Lumières » ont tant peiné à trouver une assise sociale, que l’Etat a été aussi puissant et tyrannique, que la dynamique de développement des forces productives a été si faible malgré les incitations et les soutiens appuyés des autorités publiques.

Et la paranoïa qui, sous la forme du « tout le monde est contre nous » ou du « tout le monde cherche à nous diviser » , nous empêche d’acquérir une identité « universelle » vient, en quelque sorte, comme la cerise sur le gâteau.

- Que peut-on faire pour régler un tel problème ?

Aussi difficile soit-elle, comme pour tout problème, dans celui-ci aussi existe une solution. Mais en priorité, c’est d’une véritable volonté de solution dont nous avons besoin. Une atmosphère de confiance réciproque doit être créée. L’ouverture de la frontière arméno-turque permettrait d’enrichir les deux parties mais aussi d’aider au dépassement des préjugés. Dans le cas contraire, si l’Etat persiste à asphyxier l’Arménie alors la Turquie continuera d’étouffer sur la scène internationale.

© Radikal

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