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Un entretien avec le Professeur Guenter Lewy

Génocide arménien : certaines accusations sont infondées

jeudi 8 novembre 2007, par Fatih Ugur

Dans le cadre du débat lancé dans nos colonnes sur la question arménienne, Turquie Européenne propose à ses lecteurs la publication inédite en français de textes et d’opinions en provenance des Etats-Unis.
Fidèle à notre volonté d’ouvrir le débat le plus large possible sans préjuger en quoi que ce soit de ses possibles conclusions, nous nous permettons de publier des contributions critiques qu’il serait tout à fait impossible de publier si jamais la proposition de loi initiée par les députés socialistes l’année dernière et concernant la pénalisation de la négation du génocide arménien venait à être votée par les sénateurs.

- La rédaction de TE

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L’historien américain Guenter Lewy, spécialisé dans les questions de génocide, a fait des déclarations importantes pour la revue Aksiyon.
« Les décisions concernant le génocide ne relèvent pas du domaine de la Loi », a affirmé Lewy pour qui les Ottomans non seulement n’ont pas commis de génocide mais n’en ont même pas eu l’idée.

« Ce ne sont pas les parlementaires qui vont écrire l’Histoire, c’est nous ! » a-t-il poursuivi. Pour Lewy, les décisions concernant le génocide arménien ont été prises pour exacerber le nationalisme turc.

Dans son livre intitulé Les Massacres d’Arméniens dans la Turquie ottomane : un génocide discutable (The Armenian Massacres in Ottoman Turkey : A Disputed Genocide), le Prof. Dr. Guenter Lewy, qui fait partie des universitaires américains les plus performants sur les questions de génocide, montre que les allégations de génocide arménien reposaient sur des preuves peu solides. De plus, il a écrit ce livre au moment même où les parlements de 17 pays, les pays de l’Union Européenne et les Etats-Unis en tête, ont demandé la reconnaissance du génocide arménien. Bien entendu, ce n’est pas d’aujourd’hui que date l’intérêt que Lewy porte aux événements de 1915 en Anatolie concernant les Arméniens.

Mais les preuves que cet historien a rassemblées à partir de documents pendant les 52 ans d’une vie d’académicien consacrée à des recherches sur les questions de génocide n’arrivent sur les plate-formes de discussion que tout récemment, petit à petit. Les conclusions auxquelles est arrivé dans son livre ce membre du département de sciences politiques de l’Université du Massachusetts vont continuer à être contestées par les historiens, la diaspora arménienne en tête.

Mais comme le dit Lewy lui-même, « L’Histoire doit être écrite grâce à la convergence des idées des historiens, grâce à des documents, et non avec des décisions parlementaires ». C’est à Ankara, à la forteresse d’Estergon, que nous avons parlé des allégations de génocide arménien avec Lewy qui est venu pour la seconde fois en Turquie, invité par l’Université de Gazi et par la Fondation Eurasie.


- Quelle est l’affirmation principale contenue dans votre livre ?

Ce qui est important, ce n’est pas de discuter sur ce qu’est ou ce que n’est pas le génocide. Mon objectif est de montrer, sans m’attarder sur cette question, pourquoi, comment, dans quel but les événements de 1915 ont eu lieu. On comprendra mieux, de cette façon, ces faits tragiques. Mon dernier livre, destiné à éclairer ces allégations, est juste un début.

- Au lieu de discussions centrées sur la notion de génocide, vous préférez des recherches et des analyses sur les causes des événements et des décès. Pourquoi ?

Parce que la plus grosse erreur est de ranger les événements dans des catégories. Au lieu d’évoquer des catégories, il faut raconter l’événement même. Pourquoi, comment et dans quel but cela s’est passé ? C’est vraiment une erreur de ranger un fait dans une catégorie avant de répondre à ces questions. La notion de génocide ne nous aide pas à comprendre l’événement. Tout au contraire, cela empêche l’échange d’opinions et le débat. En effet, ceux qui font une fixation sur la notion de génocide ne se posent pas ces questions « pourquoi, comment, dans quel but ? » concernant les faits qui se sont produits. Et pourtant, c’est cela qui est essentiel. En d’autres termes, la notion de génocide est le plus grand obstacle qui nous empêche de comprendre ce qui s’est passé. Si nous étudions ces événements comme des faits historiques, nous aboutirons à des conclusions qui permettront aux Turcs et aux Arméniens de mieux se connaître mutuellement et de mieux connaître ce qui a été vécu.

- Les archives de quels pays avez-vous eu l’occasion d’examiner ?

J’ai vu les archives américaines, turques, allemandes, russes, anglaises. J’aimerais également avoir accès aux archives arméniennes dans leurs détails. Les archives des Tashnaks sont très importantes. De toute façon, les recherches historiques ne peuvent pas se faire sur un seul type de document, il faut absolument comparer différents documents.

- Vous écrivez dans vos articles qu’il n’a pas été prouvé que les décès d’Arméniens lors de la Première Guerre mondiale aient été planifiés par le gouvernement ottoman et qu’il s’agisse de massacres prémédités. Dans leurs grandes lignes, quels sont vos arguments pour prouver cela ?

Il existe certaines preuves concrètes qui montrent que le déplacement d’Arméniens (déportation) dans l’Empire ottoman n’était pas un génocide. Une de ces preuves est qu’on ne touche pas aux Arméniens qui vivaient à l’époque à Istanbul, Izmir ou Alep. C’est comme si Hitler avait laissé tranquilles les Juifs habitant à Berlin ou à Munich. Est-ce une chose possible ? Si on avait eu un génocide, ces Arméniens-là auraient aussi été tués. Une deuxième preuve – et c’est un sujet qui commence à être discuté entre les Arméniens – : on dit que le gouvernement ottoman a emmené les Arméniens dans un voyage vers la mort ; certes, le trajet était difficile, les conditions aussi ; mais à cette période où les moyens de transport étaient des plus limités, on a permis aux Arméniens qui en avaient les possibilités financières d’utiliser les chemins de fer. Donc, le but n’était pas de tuer, d’éliminer les Arméniens ; sinon, on n’aurait pas autorisé cela.

- Avez-vous d’autres preuves allant dans ce sens ?

Une autre preuve qui montre qu’il n’y a pas eu d’intention de génocide, c’est que des gendarmes ont été chargés de protéger les Arméniens contraints à l’exil et qu’ils ont rempli leur mission. Il y a eu aussi des gendarmes qui se sont montrés violents à cause des commandants à leur tête, ce qui a eu des conséquences néfastes. On a aussi assisté à des attaques de Tcherkesses ou de Kurdes sur les convois, à des collaborations de leur part avec certains gendarmes ou d’autres événements de ce genre. Cela montre clairement que l’autorité centrale ottomane n’avait pas planifié les événements mais que selon les circonstances locales, les Arméniens ont été traités différemment. Dans les grandes lignes, ces trois arguments prouvent qu’il n’y avait même pas d’intention de génocide.

- Dans les allégations de déportation ou de génocide, on parle surtout des chiffres. Selon vous, quel est le nombre réel des Arméniens morts en 1915 ?

Nous n’arrivons pas à donner un nombre précis en rapport avec le nombre d’Arméniens vivant dans l’Empire ottoman avant la guerre. C’est en effet un sujet controversé. Mais d’après mes recherches et mes sources, j’en suis arrivé à établir que le nombre total d’Arméniens s’élevait à 1.6 million et que 40% d’entre eux sont morts dans diverses circonstances. Les causes des décès sont d’abord les épidémies, ensuite les meurtres, en troisième lieu la faim. A cause de ces trois facteurs, environ 600 000 Arméniens sont morts. Mais ces décès ne peuvent pas être imputés à une intention de génocide.

- D’après certains, vous faites des constats scientifiques inhabituels dans un lieu – les Etats-Unis- où le lobby arménien est le plus influent. Comment votre thèse a-t-elle été accueillie ? N’y a-t-il pas eu de réaction ?

Mon plus grand problème, aux Etats-Unis, c’est de trouver des gens qui m’écoutent. J’ai des difficultés à trouver un environnement et des personnes à qui je puisse parler de mes thèses.[Interview réalisée en 2005. Depuis G. Lewy a eu l’occasion d’exprimer ses thèses en public, notamment en mars dernier à Harvard, ndt] Car mes idées, comme vous l’avez aussi signalé dans votre question, sont contraires à la tendance générale puisque j’affirme qu’il n’y a pas eu de génocide. Dans les premiers temps, je n’ai même pas trouvé d’éditeur qui accepte de publier mon livre. Finalement, c’est l’Université d’Utah qui l’a publié.

- Recevez-vous des menaces pour vos affirmations contre le génocide ? Avez-vous peur des Arméniens radicaux ?

Non, je n’ai pas peur. Dans les années 1980, ils ont surtout mené des attaques armées contre les diplomates turcs. Oui, c’est vrai. Mais aujourd’hui, je vois qu’ils utilisent plus la plume que les armes, donc, il n’y a pas de problème. Moi, je suis historien, je fais mon travail.

- Le Parlement européen a pris une décision qui impose comme condition préalable à l’adhésion de la Turquie à l’UE la reconnaissance du génocide arménien. Les décisions prises à ce sujet par le Parlement européen et par certains parlements nationaux relèvent-elles de la Loi ?

Pour moi, c’est un sujet concernant l’Histoire. Ce n’est pas l’affaire des parlements. Ils ne peuvent donner leur avis à ce sujet. Cela ne concerne pas non plus le Droit. Les parlements doivent éviter d’agir ainsi. Quant aux académiciens, ils doivent être ouverts et éviter de se laisser influencer par des pressions extérieures. L’Histoire doit être écrite avec l’accord des historiens, pas avec des décisions de parlements.

- Erevan n’a pas répondu positivement à l’offre du Premier Ministre Recep Tayyip Erdogan de former pour la première fois une commission à laquelle participeraient des historiens des deux pays. Que pensez-vous de cette offre et de la réponse qui y a été faite ?

C’est une offre très excitante. Pour moi, le fait que le Premier Ministre aille dans ce sens est tout à fait sensé. C’est d’ailleurs ce qu’il faut faire. Ce n’est pas surprenant que les Arméniens n’y aient pas donné de suite favorable. Je comprends aussi pourquoi les Arméniens de la diaspora n’ont pas bien accueilli cette proposition. Parce que pour eux, pour qu’il puisse y avoir une discussion quelconque, il faut d’abord que les Turcs reconnaissent le génocide. Le côté turc a du mal à l’accepter. C’est ce qu’ils pensent. Mais sur les sujets historiques, il faut des échanges d’opinions. Et aucun des deux camps ne peut s’offrir le luxe de négliger cela.

- Même si les relations politiques entre Ankara et Erevan sont gelées, on voit entre les deux pays des échanges commerciaux d’un volume qui dépasse les 50 millions de dollars par an. Que pensez-vous des initiatives civiles, des entreprises des hommes d’affaires ?

C’est très bien qu’il y ait un dialogue civil et des rapports commerciaux. J’espère que les politiques et les intellectuels éprouveront aussi ce même besoin et feront des pas dans ce sens.

- Selon vous, à quel point se trouve la résolution des conflits entre les deux peuples ?

Je n’ai pas de réponse toute prête à cette question. En venant à Ankara, j’étais plus optimiste. Mais j’ai pu constater que la solution à ce problème ne va pas être si facile. Il y a en Turquie à ce sujet un sérieux courant nationaliste. Je vois cela comme un nationalisme qui a été exacerbé par la position du Parlement européen et par le refus de la diaspora de répondre positivement à l’offre du Premier Ministre Erdogan. Les Arméniens aussi doivent réfléchir à cette situation. Ils doivent donner des réponses positives et précises à la proposition d’Erdogan pour que des deux côtés, les portes s’ouvrent et que les relations se poursuivent.

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Sources

Source : Aksiyon, le 28-11-2005

Traduction pour TE : Sebahat Erol

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