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Ethique et liberté d’expression.

jeudi 9 février 2006, par Reynald Beaufort

Turquie Européenne - 9 février 2006

Réponse de Reynald Beaufort à l’article d’Henri Sylvestre

Il faut bien dissocier deux choses : d’une part la provocation que constituait la publication de ces caricatures, en particulier celle représentant Mahomet avec une bombe en guise de turban ; d’autre part la volonté de combattre l’islam radical. Ce n’est pas parce qu’on désapprouve la première qu’on fait des concessions aux islamistes.

Et je continue de désapprouver aussi bien la récidive de Charlie Hebdo que les foules hurlantes qui brûlent des drapeaux et appellent au meurtre. Je ne suis ni croyant ni musulman, mais ce n’est pas pour ça que je peux m’arroger le droit d’insulter les musulmans. Je demanderai d’ailleurs pas la censure des caricatures incriminées. Mais je ne crois pas à la vertu pédagogique de l’injure.

La réaction des journalistes et dessinateurs de Charlie Hebdo ressemble aux trépignements d’un enfant gâté qu’on a rabroué parce qu’il a dépassé les limites. « Je fais ce que je veux ! ». Non tout le monde sait que dans une société on ne fait pas n’importe quoi, parce que, parmi les gens qui la composent, certains ont des perceptions et des sensibilités différentes, l’humour n’est pas universel, ce qui fait rire les uns ne fait pas forcément rire les autres.

« C’est dur d’être aimé par des cons » voilà qui va élever le débat et les ventes de Charlie Hebdo. Sans prendre « le bon peuple » pour plus stupide qu’il ne l’est, ce n’et pas moi qui ait inventé l’amalgame terroriste, arabe et musulman, nul doute que les adeptes des délires paranoïaques des Huntington, Del Valle, de Villiers ou Le Pen, comme d’ailleurs ceux de Ben Laden doivent se frotter les mains, voilà qui apporte de l’eau à leur moulin.

J’ai entendu Philippe Val, le rédacteur en chef de Charlie Hebdo se féliciter du signe la « réaction citoyenne » pour la liberté d’expression que représenterait, d’après lui, l’augmentation des ventes de son journal. Si il croit vraiment à ce qu’il dit, il conviendrait qu’il redescende un peu sur terre, les islamophobes et les racistes ont du constituer le gros des troupes de ces nouveaux acheteurs, ravis d’y trouver des caricatures habituellement publiées par Minute ou National Hebdo !
Le même semblait outré que l’on ose critiquer sa démarche, qu’il daigne accorder aux autres la liberté de pensée et d’expression qu’il prétend défendre.

Chirac, avec qui je suis pourtant rarement d’accord, est parfaitement dans son rôle quand, tout en ne demandant pas la saisie du journal, il dénonce la provocation. Un Président de la République ne doit pas être un censeur, mais il a parfaitement le droit de dire ce qu’il pense et d’intervenir dans un débat qui menace la paix sociale, je ne vois pas ce qu’il y a là de choquant.
Quelle gloire y a t’il a publier ces caricatures dans un pays où la liberté d’expression est un fait et où vous savez que vous allez disposer de la protection des pouvoirs publics ?

Il faut lutter contre tous les extrémismes, bien sûr. Mais je pense qu’il est plus efficace d’aller vers les musulmans qu’on appelle modérés, mais qui sont en fait les seuls vrais musulmans, avec diplomatie et pédagogie. Nous devons les convaincre, quand ils ne le sont pas encore, que notre façon de concevoir les droits humains est la meilleure et cela certainement pas parce qu’elle permet à certains d’agresser qui ils veulent et quand ils le veulent.

Le respect n’est pas de la soumission ou de la résignation, c’est une courtoisie élémentaire afin qu’il soit possible de vivre ensemble, mais je sais c’est « ringard » dans notre jolie société dans laquelle il faut accepter sans broncher de se faire traiter de tous les noms ou cracher dessus par des enfants de dix ans ou moins.

L’équipe Charlie Hebdo ne publie pas de dessins racistes ou antisémites ou pouvant être interprétés comme tels, parce qu’elle respecte une certaine éthique. En cette occasion, c’est tout ce que j’aurais souhaité de leur part, simplement qu’ils ne donnent pas l’impression de prendre le train de l’islamophobie en marche.

Je sais qu’il a été une théorie chez les activistes d’extrême gauche dans les années 80, qu’il fallait amener l’état à se « fasciser » pour provoquer la réaction du peuple et la révolution. J’ai entendu quelque chose de très semblable de la part de commentateurs, qu’il faudrait provoquer les islamistes radicaux, les pousser à bout afin que les autres musulmans réagissent et les condamnent. A combien ces apprentis sorciers estiment les « dommages collatéraux » acceptables de ce genre de stratégie de l’absurde ?

Pour conclure, je le répète avant qu’on m’accuse de complaisance, je rejette en tout premier lieu la violence au nom de quelque dieu que ce soit, mais aussi celle contre quelque dieu que ce soit, il n’y a pas que les religions ou les religieux qui tuent.

La liberté d’expression est un droit fondamental, inaliénable et précieux mais elle n’exclut pas la prise en compte des différentes sensibilités qui constituent notre monde de plus en plus petit.

Reynald Beaufort

Retour à l’edito - Caricatures de Mohammed : A qui profite la provocation ?

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