Haldun Dogtoglu a ouvert une galerie d’art à Istanbul il y a vingt ans. La ville attire des artistes venus de toute l’Europe centrale.
Le soir venu, dans les rues d’Istanbul, aux environs du centre névralgique de la place Taksim, le peuple déambule comme on manifeste : en nombre, avec énergie. La poussée démographique est palpable. Aller déguster un poisson du Bosphore ou boire un verre de raki, voire rentrer chez soi - ce qui ne va pas de soi dans une ville de 13 millions d’habitants -, offre une impression de puissance électrisée.
Un cran est franchi avec la salle de concert Babylon. Un public kaléidoscopique, qui se déhanche, ou frappe dans ses mains à la bonne turquette, ou opère de lascifs et gracieux mouvements de poignets, ou sirote simplement toutes sortes d’alcools. « Nous ne trions, assurent les deux frères propriétaires du lieu, ni par l’origine culturelle ou sociale (nous tenons au brassage qui fera se coudoyer la banlieue qui rame et la jeunesse dorée), ni par les choix musicaux (nous accueillons aussi bien Jane Birkin que le Japan Jazz Unit ou les polyrythmes africains mêlés de ragga indien propres au Magik Malik Orchestra). Nous voulons saper toute idée de ghetto. »
Sur l’estrade encombrée d’ordinateurs et d’enceintes, un gitan d’Istanbul à la clarinette, un Turc aux allures de Viking au buzuki et, au luth (oud), Smadj, Tunisien devenu français mais venant de passer avec instruments et bagages sur les rives du Bosphore. Peut-on encore parler de « révolution silencieuse » (1) à propos de la Turquie, dont l’hypothétique accueil au sein de l’Union européenne devrait être officialisé, ce 17 décembre, au sommet de Bruxelles ?
Sebnem Isiguzel, écrivain (avec son mari photogrpahe), commente l’attitude ultrafrileuse de l’Europe vis-à-vis de son pays : "Vous prenez la pilule et vous refusez pourtant de faire l’amour !"
Dans le domaine des beaux-arts, « un volcan est en irruption sous nos yeux », affirme, avec des airs de samouraï ironique, Haldun Dostoglu, cofondateur voilà vingt ans de la galerie Nev à Istanbul. Dans son petit bureau à l’atmosphère zen, il détaille la lente émancipation des artistes de la tutelle d’un Etat omnipotent, cible désormais de toutes les critiques : « Nous avons appris les dangers des institutions officielles, nous préférons nous nicher à l’ombre de fondations et d’organisations non gouvernementales. » Face aux bols en terre cuite si finement puissants de la grande céramiste turque Alev Ebüzziya Siesbye, Haldun Dostoglu souligne l’apport et la force communicative des artistes venus d’Europe centrale et surtout des Balkans, depuis 1989 : « Ils débarquent à Istanbul alors qu’ils auraient naguère plutôt songé à Paris, Londres, Berlin ou New York... Nous sortons d’une longue et lourde chape. »
Le bel aujourd’hui gonflé de certitudes préservera- t-il l’entrée de la Turquie dans une Europe en pâmoison ? Le fiasco est possible, s’inquiète Sebnem Isiguzel, écrivaine née en 1973, dont le premier recueil de nouvelles, publié alors qu’elle n’avait que 19 ans, forait les non-dits d’Anatolie, la violence faite aux femmes, l’inceste... Mariée à un photographe d’origine arménienne et donc sensible aux crispations turques au sujet du « dernier tabou national » (le génocide d’un million de citoyens arméniens de l’Empire ottoman en 1915), elle déclare dans un sourire désarmant : « L’Europe a pris toutes ses précautions en assortissant de mille conditions, contraintes et critères une possible arrivée turque. Bref, vous prenez la pilule et vous refusez pourtant de faire l’amour ! »
"Les turcs sautent d’un attachement, d’une passion à l’autre. Ils découvrent la liberté et le bonheur d’être soi-même." Kubilay Tunçer, dramaturge
L’ancienne Constantinople, en guise d’effusions, aura surtout connu celles du sang. Ses remparts byzantins - cent quatre-vingt-douze tours et onze portes fortifiées bordant les rivages de la Corne d’Or puis épousant la mer de Marmara - bloquèrent les Huns, les Arabes, les Perses ou les Russes. En 1204, l’Occident - c’était la quatrième croisade - fit une entrée remarquée dans la cité, pillée à tour de bras. En 1453, la muraille de Théodose, édifiée mille ans plus tôt, cédait face à l’artillerie de Mehmet le Conquérant. Comment se retrouver par-delà tant de sièges ? songe-t-on dans le taxi qui longe l’enceinte en travelling, filant vers notre rendez-vous avec le traducteur (Nabokov, Thomas Mann...) Fatih Ozguven. Son propos a des allures d’amical ultimatum : « Rien ne serait pire que l’angélisme paternaliste d’un certain type d’intellectuel européen prenant dans ses bras, tel un ours en peluche, le peuple turc pour coqueter : "Il est si proche de nous à de minuscules différences près, je l’adopte !" Non ! Soyez réalistes, pas charitables. Dressons un catalogue de ce qui nous sépare, sans prendre toute dissimilitude pour un préjudice : qu’est-ce qu’un Turc ? Qu’apporte-t-il ? »
Le Persan du cru capable d’élucider cette question commence par nous détailler ses racines circassiennes, roumaines, tatares de Crimée mais aussi d’Istanbul et d’Anatolie. Parfait francophone, Aydin Ugur affiche dans son bureau une antique carte destinée au « duc de Bourgogne » et présentant « les Etats des Turcs en Europe ». Le regard bleu, un crâne dégarni qui fut blond, ce ludion pensant est le recteur de l’université privée Bilgi (le nom signifie à la fois « sagesse » et « science »), installée en plein quartier gitan d’Istanbul, qu’elle revitalise : « Nous ne prétendons pas réinventer la gauche - ce serait trop dire -, mais l’intérêt pour l’autre, la justice, l’égalité. Notre enseignement offre une formation gratuite en informatique ou en anglais à cinq mille riverains de ce quartier modeste, tout en attirant, avec l’agence de publicité grandeur nature que nous avons montée, des étudiants payant fort cher pour devenir ici des pionniers du capitalisme en se frottant aux plus gros annonceurs. Nous avons cet avantage du retardataire, apte à réimaginer ce qui n’est pas chez lui encore très solide, tandis que vous autres, vous ne pouvez plus manipuler Beaubourg ou la Sorbonne, qui ont fait leurs preuves, qui résistent. Chez vous ça tergiverse, ici, ça galope ! »
Aydin Ugur, pour camper le Turc, se livre à une typologie hilarante de la moustache. Il y a celle qui a disparu, propre au dandy ottoman et que n’aurait pas reniée Mastroianni. Il y a celle en recul, tendance « brute qui se domine », à la Nietzsche, et qu’on lisse d’un revers de manche. Une autre assez prisée de nos jours serait la moustache en amande, portée par les ministres du gouvernement, qui dénote une tendance islamisante : « Ceux qui sont à la fois capables d’arborer une cravate Versace et de penser islamisation des structures étatiques ! » Et le professeur d’ajouter : « Je détestais la moustache quand elle poussait sur chaque visage sans le moindre questionnement ni recul. Aujourd’hui, la télévision - dont on ne soulignera jamais assez l’impact modernisa- teur - en fait un marqueur comique. Du coup, la moustache authentique me manquerait presque... »
Pour les Yilmaz, anciens professeurs de français, le danger islamiste est réel. Ils s’inquiètent pour leur mode de vie laïque hérité d’Atatürk.
Aydin Ugur se définit comme un « Européen oriental » (il y a bien des Européens du Nord et du Sud). Il rappelle avec force la vocation précocement européenne de la Turquie, quand l’Empire ottoman s’empressait de conquérir les Balkans, cent cinquante ans avant de se préoccuper de la Terre sainte. Aujourd’hui, insiste-t-il, Istanbul imprime la cadence moderniste, mais il n’oublie pas que, dans certaines provinces cadenassées, des autorités locales arriérées répriment encore les minorités. Il affirme cependant que son pays, dans la tension mais sans révolution, intègre et absorbe, à l’anglaise, les couches les plus éloignées des élites traditionnelles : « Or, au moment où nous parvenons au but, nous nous retournons vers vous, confiants, convaincus, et nous découvrons que l’Europe n’y croit plus, qu’elle frissonne de pulsions antidémocratiques, comme dans les années 1930. Les profanations de mosquées ou de cimetières juifs : ce racisme n’existe plus en Turquie, croyez-moi ! »
La Turquie aurait donc un nouveau visage, auquel on donnerait l’Europe sans confession ? L’affaire semble loin d’être dans le sac pour les Yilmaz, un couple retraité de professeurs de français de l’université d’Ankara. A 66 ans, ils sont mélancoliques : le français, passion de toute leur vie (lui s’est consacré à Camus et elle à Valéry), n’intéresse plus grand monde à l’heure de l’anglais à outrance... Ils se font du mouron pour leur mode de vie, moderne, laïque, héritage de leur grand homme : Mustafa Kemal, dit Atatürk (« Papa-Turc » !). Selon eux, les islamistes sont à l’œuvre, avec un Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, qui ne serait qu’un loup obscurantiste déguisé en agneau réformiste, pliant l’échine sous les pressions européennes, renonçant aux articles les plus rétrogrades du Code de la famille, mais attendant son heure. Mme Yilmaz est musulmane mais non pratiquante : « Pratiquer, c’est forcément verser dans l’intégrisme puisque cette religion n’a pu bouger d’un iota. » Et M. Yilmaz peste : « En 1950, revenant sur une directive d’Atatürk, qui avait exigé que l’appel à la prière se fît en turc, un gouvernement populiste autorisa la langue arabe à refaire surface. Depuis, c’est cinq fois par jour "Allah ouakbar !" La barbe ! »
Aydin Ugur, recteur de l’université privée Bilgi, se définit comme un "Européen oriental". Il pose dans une ancienne centrale électrique d’Istanbul où il projette d’installer un musée d’art moderne.
Mais de telles crispations seraient déjà d’arrière-garde, selon le dramaturge et prestidigitateur Kubilay Tunçer : la Turquie n’aura pas besoin de pendre le dernier kémaliste avec les tripes du dernier islamiste pour tourner la page ! Nous sommes au restaurant Changa, le chic du chic (un chef néo-zélandais contrôle la cuisine « fusion » entre deux avions), tenu par une gérante qui fume la pipe. On évoque George Sand, elle rétorque en souriant : « C’est curieux, les Turcs ne m’ont jamais fait la moindre réflexion. Contrairement aux Européens estampillés, visiblement étonnés ou ironiques face au divers qu’ils semblent percevoir comme déviant... » Kubilay, en homme de l’art, goûte la réplique et poursuit sa démonstration : « Lors de mes tournées à travers le pays, j’ai constaté que l’enracinement religieux a été vaincu par la mobilité culturelle. Les Turcs sautent d’une découverte, d’une passion, d’un attachement à l’autre. Ils sont en train de découvrir la liberté et le bonheur d’être simplement soi-même. » Fini le temps où il fallait présenter une cohérence de fer, sous le regard sévère du père fondateur Fouettard, Mustafa Kemal, dont les portraits vous fixent encore dans les échoppes et les bâtiments publics : « Cette libération mentale, insiste Kubilay Tunçer, aboutit à des pratiques dissonantes, que reflète la versatilité des urnes. En 1980, le coup d’Etat de la junte est approuvé à plus de 90 % ; en 2002, le parti islamisant d’Erdogan obtient une écrasante majorité au Parlement, mais, dans le même temps, 70 % de la population manifeste un ardent désir d’Europe. Quand nous atteignons l’absurde avec tant de force, que vaut encore la distinction Orient-Occident ? Tandis que vous vous cramponnez encore à des logiques culturelles, sociales, religieuses, la postmodernité, chez nous, les balaie au profit de liens et d’allégeances multiples, aussi changeants qu’une tempête sur le Bosphore... »
"Vous êtes vieux et conservateur, nous sommes jeunes et novateurs. Vous avez besoin de notre chaos, car il n’y a pas d’art sans chaos." Ahmet Altan, écrivain.
Le Bosphore ne se traverse pas en coup de vent. Depuis 1973 (pour les 50 ans de la République), sur le pont Atatürk (évidemment !), les voitures s’engluent en de monstrueux embouteillages. Nous avons donc pris le bateau pour passer le détroit qui sépare le secteur européen de la rive « asiatique » d’Istanbul. C’est ici, du côté résidentiel, que loge l’écrivain Ahmet Altan. Il est venu à notre rencontre dans une Jeep rutilante offerte par son éditeur, après que son essai paru en mai, Quelque part en notre for intérieur, eut atteint le million d’exemplaires vendus. Fils du fondateur du Parti des travailleurs (marxiste mais non inféodé à Moscou), frère du fondateur d’un mouvement pour la « deuxième République » (en finir avec les carcans du kémalisme), Ahmet Altan aime débrider les plaies. Il fut renvoyé d’un journal pour avoir composé une fable sur un pays nommé « Kurdie », avec des Turcs vivant sous la botte kurde... Face au journaliste français, il déploie une ironie dévastatrice que soulignent les plis de sa barbe poivre et sel : « Vous ne pouvez pas comprendre la Turquie, vous plaquez sur elle votre passé mal résolu de la guerre d’Algérie et votre avenir incertain touchant à l’intégration de vos musulmans. Vous êtes prisonniers de votre histoire impériale, amoureux de votre nation et de feu votre Révolution, vous attendez tout de votre gouvernement, vous détestez la compétition. Vous êtes vieux et conservateurs, nous sommes jeunes et novateurs. Vous avez besoin de notre chaos, car il n’y a pas d’art sans chaos, Dieu le premier en fit l’expérience ! Serez-vous capable de saisir cette chance régénératrice ? Pour le moment, vous nous êtes utiles, afin d’obliger nos gouvernants à lâcher du lest et à laisser s’instaurer une totale liberté. Nous sommes pauvres et généreux, vous êtes riches, avares et chiants. Qui vous dit que dans quinze ou vingt ans nous aurons encore envie de vous rejoindre ? » Antoine Perraud (envoyé spécial en Turquie) Photos : Patrick Swirc pour Télérama
(1) Ainsi que l’écrit Jean-François Pérouse dans son excellente étude : La Turquie en marche, Les grandes mutations depuis 1980 (éd. de La Martinière, 382 p., 22 €).
Levent Yilmaz a bien voulu organiser pour nous ce reportage. Qu’il en soit ici vivement remercié.