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En Turquie, le tabou peine à être levé

mardi 26 avril 2005, par Marc Semo, Ragip Duran

Libération - 25/04/2005

Hormis quelques frileuses initiatives envers Erevan, Ankara ne varie pas sa thèse sur le génocide.

« Soyez prêts pour le tsunami arménien », lançait au début de l’année Mehmet Ali Birand. Le journaliste vedette de CNN-Turk tentait ainsi de secouer les autorités, embarrassées par les pressions de la communauté internationale ­ notamment européennes mais aussi américaines ­ sur la reconnaissance du caractère génocidaire des massacres d’Arméniens en 1915. Cette nouvelle difficulté dans la longue marche vers l’Union européenne irrite et inquiète une société qui, dans sa grande majorité, n’a toujours pas réellement commencé, quatre-vingt-dix ans après, son « travail de mémoire » sur la partie la plus sombre de son histoire. Le tabou se fissure néanmoins grâce au courage de certains intellectuels. « La question reste extrêmement sensible mais, en même temps, chacun sait que l’on ne peut plus maintenant ne pas en parler. Le djinn est sorti de sa bouteille et l’on ne pourra plus l’y faire rentrer », souligne Ahmet Insel, professeur à l’université de Galatassaray.

Lourd héritage. Les autorités ont tenté quelques timides initiatives. Il y a quinze jours, le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, issu du mouvement islamiste, a proposé à son homologue arménien Robert Kotcharian l’instauration d’une commission mixte d’historiens. « L’administration turque est coincée car elle veut poursuivre son processus d’accès à l’UE alors que les lobbies arméno-occidentaux se mobilisent », note l’historien Halil Bektay, un des rares universitaires turcs à évoquer le mot génocide à propos des tueries d’Arméniens dans les dernières années de l’Empire ottoman. La thèse officielle reconnaît 300 000 morts alors que les Arméniens parlent de un million ou de un million et demi.

La cause est entendue pour les historiens qui s’appuient sur les archives alliées et allemandes ou sur les minutes des procès tenus à Istanbul en 1919 : ni l’ampleur ni le caractère systématique des massacres ne sont contestables. Créée sept ans après la tragédie, la République turque n’a toujours pas réussi à se situer par rapport à ce lourd héritage. « La Turquie est fière de son histoire », martèle le ministre des Affaires étrangères, Abullah Gül, et les autorités nient farouchement toute volonté d’extermination planifiée, assurant que l’exode forcé des Arméniens de l’est de l’Anatolie était la conséquence de leur alliance avec les troupes russes. « En étudiant les correspondances des autorités civiles et militaires de l’époque, qui seront intégralement publiées, il sera aisé de voir qui a fait le génocide contre qui », affirmait la semaine dernière le général Erdogan Karakus, président du Centre d’études stratégique et historique de l’armée. La presse turque des derniers jours déborde de récits sur les atrocités commises par les combattants arméniens contre des civils turcs. Les autorités martèlent que l’ouverture de la frontière et de l’espace aérien avec l’Arménie, reconnue en 1991, dépend de l’attitude d’Erevan et « de l’abandon de thèses falsifiant l’histoire ».

Prise de conscience. Défier la vérité officielle n’est pas facile. Le mois dernier, le célèbre romancier turc Orhan Pamuk avait évoqué dans une interview à un journal suisse que « un million d’Arméniens et 30 000 Kurdes avaient été tués en Turquie ». Il a immédiatement été assailli de coups de fil de menace et un sous-préfet a même proposé la destruction de ses livres en place publique. Un appel signé par 200 intellectuels a dénoncé ce climat d’« hystérie nationaliste » encore attisé par les tensions croissantes avec les Kurdes. « La paranoïa des autorités turques est encore accrue par l’attitude de ces Européens qui exigent la reconnaissance du génocide arménien », s’inquiète Baskin Oran, professeur de sciences politiques, qui a publié à l’automne un rapport accablant sur la situation des minorités et de leurs droits. Mais la prise de conscience est aussi de plus en plus réelle. Occultée depuis quatre-vingt-dix ans, la splendeur passée des Arméniens de la Turquie ottomane ressurgit au travers de livres à succès ou d’expositions. « Le mouvement a commencé, mais il reste encore beaucoup à faire », reconnaît Etyen Mahçupyan, journaliste et écrivain arménien d’Istanbul, admettant que la question des massacres reste beaucoup plus explosive : « La population turque n’a pas encore pris conscience du problème, et, dans un tel contexte, imposer une solution de l’extérieur ne peut que susciter des réactions hostiles. »

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