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Elections municipales en Turquie : la journée d’une candidate

jeudi 2 avril 2009, par Marie-Antide

Les élections municipales se tenaient ce dimanche en Turquie. Ancienne syndicaliste, militante pour une meilleure représentation de la femme dans les structures municipales, membre du comité d’organisation des marches républicaines et laïques de 2007, Inci Bespinar est candidate. A suivre, le déroulé d’une de ses journées de campagne.

Istanbul - Numéro 2 de la liste CHP (centre-gauche) pour le conseil municipal du nouvel arrondissement d’Atasehir (anciennement Kadikoy) dans la partie asiatique d’İstanbul, cette actrice politique importante dans la mobilisation féminine, est déjà assurée de siéger au conseil métropolitain d’Istanbul (Büyük Sehir Belediyesi).
Dans cette campagne pour remporter l’arrondissement d’Istanbul le plus disputé entre le CHP et l’AKP, elle peut s’appuyer sur ses dix années d’expérience de maire-adjointe de l’arrondissement de Kadiköy (550 000 habitants).
Nous nous retrouvons à la permanence CHP d’Atasehir. Grande, cheveux courts et blonds, sourire avenant et poignée de main chaleureuse, Inci Bespinar est prête pour une nouvelle tournée électorale.
A trois jours de l’élection et parce que les deux partis sont au coude a coude, chaque action est importante.

10h15. A peine arrivée, on lui présente une jeune femme candidate au poste de « muhtar » (élu de quartier). Accompagnée de son mari et de deux amies, celle-ci est venue lui demander son soutien face aux trois autres candidats masculins. Inci la met en contact avec une personne de son réseau qui saura assurer une distribution efficace de ses tracts.
10h30. Nous avons trente minutes avant l’arrivée d’une télévision locale. Nous montons au premier étage de la permanence, des thés fumants sont servis et une petite équipe se réunit. Sur les vingt personnes de la liste CHP, il n’y a que deux femmes, à la deuxième et à la dix-septième place.
Inci Bespinar a été écartée de la candidature au poste de maire au profit d’un quinquagénaire du parti, parce que femme. Les dents grincent. Le CHP, censé incarner une certaine modernité, a présenté des candidats masculins au poste de maire dans tous les arrondissements d’İstanbul sauf un, celui d’Usküdar.
Cet arrondissement est l’un des plus conservateurs de la ville et l’élection se jouera entre l’AKP et le petit parti conservateur Saadet. Aucune chance donc pour la jeune Sema Barlin...

Pourtant, les femmes sont très présentes dans le parti. La branche féminine (Kadin kollari) travaille avec minutie pour visiter chaque quartier, rendre visite aux familles. Là est leur force.
Dans un pays où les femmes ne représentent que 23% du salariat déclaré, celles qui restent à la maison sont majoritaires. Il faut donc aller chercher leur vote autour d’une tasse de thé, chez elles.
Comme un candidat masculin ne pourrait être admis dans l’intimité des foyers en l’absence du mari, ce travail revient aux militantes.
Malheureusement, lors de la constitution des listes, les vieux réflexes ressurgissent et être une femme se transforme en lourd handicap. Les campagnes, pourtant dynamiques, comme celle de l’association Kader, n’ont à ce jour pas réussi à inverser la tendance.
Ce constat est partagé avec beaucoup d’amertume par les militantes présentes dans la salle, qui n’hésitent pas à dénoncer certains comportements plein de morgue de leurs homologues masculins.
Inci Bespinar, du haut de son expérience, constate et continue d’avancer : elle fait de la politique depuis plus de trente ans et elle aime le contact avec ses électeurs, quel que soit son statut.

12h30. Nous nous rendons dans le quartier d’Atatürk constitué de petites maisons avec jardins et arbres fruitiers cachés derrière un ensemble de hautes tours.
Ce quartier serait presque bucolique s’il ne s’agissait pas en fait d’un « gecekondu » ou constructions sans permis, susceptibles d’être détruites sans préavis meme si elles existent depuis vingt ans.
Les rues sont en terre battue et comme le quartier ne figure sur aucun cadastre, eau et électricité sont des installations de fortune. Inci Bespınar y dénonce l’action de l’AKP : dans une autre quartier de la ville, un « gecekondu » a été rasé, ces habitants relogés à la périphérie de la ville et le terrain transformé en confortables lotissements.
Elle promet aux habitants que la future équipe du CHP fera toutes les démarches nécessaires pour leur obtenir un titre de propriété en bonne et due forme. L’assemblée est composée de femmes, en majorité originaires de la ville anatolienne de Sivas.
Certaines sont alévis et ne portent aucune coiffe. D’autres, plus âgées, ont recouvert leur tête d’un large chale noir. Leurs yeux traduisent l’envie de croire à ces lendemains plus doux, mais leur sourire reste résigné. L’une d’elles intervient :
« Inci, Allah t’entende et je le remercie, Lui d’abord et toi ensuite. »
Une vieille dame s’approche. Son fils a raté l’examen d’entrée a l’université et elle voudrait qu’Inci Bespinar soutienne sa candidature aux cours organisés par la mairie. Inci note sa requête sur un feuillet cartonné et le classe soigneusement.

13h25. Nous arrivons dans une coopérative gérée par sept femmes (Aile Danısma Merkezi, centre de conseil aux familles) et soutenue par la mairie. Cette coopérative est un trois-pièces, deux cuisines et une salle de restauration où sont organisés les événements du quartier (circoncisions, mariages...).
La vente des repas finance la coopérative et celles qui l’animent. Posés sur un plan de travail de marbre gris, trois grands plateaux de baklavas attendent les gourmands.

16h30. Nous arrivons chez des particuliers. Les chaussures restent sur le pas de la porte. L’appartement est humide, seule la pièce principale est chauffée par un poêle alimenté au lignite. Une odeur acre et soufrée flotte dans la pièce. Trois femmes nous attendent. Trente minutes plus tard, nous sommes vingt-cinq dans une pièce de quinze mètres carrés à peine.
Certaines s’assoient à même le sol faute de sièges. Deux adolescentes apportent du thé et des gâteaux secs. On rapporte le cas d’un homme sans ressource et mourant d’un cancer qu’il faut hospitaliser, celui d’un enfant qu’il faut dialiser. Inci Bespinar note les requêtes sur un feuillet cartonné et se tourne vers son aide : « il nous faudra traiter tout cela après les élections. »
Inci Bespinar parle ici de la route que l’AKP n’a pas asphaltée et de lendemains plus gais si le CHP est élu. Une femme au visage fatigué l’interrompt :
« De quels lendemains parlez-vous ? Ici, nous n’avons parfois même pas de quoi acheter du pain ! »
Inci lui rétorque que les solutions ne sont pas immédiates, que du chemin a été fait même s’il reste beaucoup encore à parcourir. Un sourire emprunt d’amertume flotte sur les lèvres de la femme. Elle soupire profondément et se recroqueville sur son coussin.

18h30. On vient de me déposer à l’embarcadère d’Uskudar. Le bateau pointe vers Besiktas, sur la rive européenne. La lumière tombe sur ce somptueux détroit, les lumières de la ville s’allument une à une. L’air est vif, chargé d’odeurs marines.

- Ajout le 30/03 : la liste CHP a remporté la mairie d’Atasehir avec 41% des votes contre 39% à son rival de l’AKP

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