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Economie turque : les raisons de la fragilité (2)

jeudi 6 juillet 2006, par Marillac, Neşe Düzel

© Traduction pour Turquie Européenne

© Radikal, le 22/05/2006

La hausse du cours des devises n’est pas un phénomène passager. La Turquie entre dans une phase difficile de l’économie globale. En 12 jours, au mois de mai dernier, 5 milliards de dollars sont sortis alors que le pays doit en absorber mensuellement 600 millions pour éponger son déficit courant.
Trois années durant, les conditions idéales de l’économie globale n’ont pas permis aux dirigeants turcs de se focaliser sur autre chose que l’inflation et la discipline budgétaire. Faute de réformes structurelles, la Turquie est devenue aujourd’hui l’un des marchés les plus risqués au monde.

- Suite de l’entretien avec Afa Boran


- Bien et alors la satisfaction de voir exploser nos exportations n’a-t-elle rien à voir avec la réalité ?

Il n’est pas fondé de déclarer que nos exportations ont explosé. Sur les trois dernières années, le rythme d’accroissement de nos importations a été bien plus rapide que celui de nos exportations. En outre, la valeur ajoutée de nos produits d’exportation s’est fortement dégradée. C’est dire combien le préjudice causé à notre économie par nos importations a largement supplanté les éventuels bénéfices de nos exportations.

- Qui est responsable des derniers soubresauts sur les marchés ? Les bureaucrates, le gouvernement ?

Les deux. Il nous faut changer certaines politiques de la Banque centrale. Parce que la mission de celle-ci ne peut pas être que la seule baisse de l’inflation. Autrefois, notre problème prioritaire était effectivement de lutter contre l’inflation. Il nous fallait diminuer une inflation de 70% et des taux d’intérêt de 60 à 100%. Mais une personne qui approche la question de la gouvernance économique avec quelque connaissance, sait, qu’une fois l’inflation réduite, on regarde à ce qui va ou ne va pas dans les mécanismes de la croissance. Chez nous la croissance et l’emploi ne sont jamais devenus des objectifs centraux des politiques économiques. On est resté focalisés sur les questions de l’inflation et des taux. Inflation et cours des devises ont chuté du fait de l’afflux de capitaux flottants. Une fois les taux diminués et acquise, une certaine stabilité, on a cru que les autres variables de l’économie s’équilibreraient d’elles-mêmes. Le gouvernement n’a pas vu les risques. Il a même au contraire contribué à susciter de nouveaux risques. Si les devises n’avaient pas tant reculé, si les crédits à la consommation n’avaient pas tant baissé, l’économie n’aurait pas connu une telle croissance. 60% de la croissance de ces trois dernières années est due à ces crédits à la consommation. Aujourd’hui, si les cours des devises remontent, ce n’est plus de croissance mais de récession que nous parlerons.

- La Turquie est-elle aujourd’hui dans le monde le marché le plus risqué ?

Si nous considérons le risque lié à son endettement, alors oui, la Turquie est le marché le plus risqué du monde. Lorsque les taux américains sont remontés quels sont les monnaies qui ont été les plus touchées ? Quelles sont les bourses qui ont le plus reculé ? Si nous abordons la question par ces interrogations, alors oui la Turquie est le pays le plus risqué aujourd’hui dans le monde. D’ailleurs si un pays présente des risques, il est celui qui souffre le plus, avec sa monnaie et sa bourse des valeurs, des changements d’humeur des marchés étrangers. En ce moment, c’est bien nous qui en souffrons le plus dans le monde.

- Le Financial Times a parlé de la Lire turque comme d’une bombe à retardement. Qu’en dites-vous ?

Dans la fragilité, la monnaie turque est imbattable. Mais ce qui la rend fragile n’est ni l’inflation ni la perspective d’une élection présidentielle l’année prochaine. C’est à la fois le changement de la conjoncture financière mondiale et le fait que nous ayons fermé les yeux pendant trois ans sur la croissance de notre déficit comme de l’incroyable surévaluation de notre monnaie.

- Il se dit que la pause marquée par le gouvernement dans le processus européen comme la volonté de payer ses dettes au FMI et de couper les relations avec cette institution n’ont pas peu contribué à inquiéter les investisseurs. Les étrangers auraient-ils commencé d’avoir moins confiance en la Turquie ?

Ils ont bien vu qu’il convenait de se montrer plus prudent en ce qui concerne les risques propres à la situation turque. De ce point de vue, de bonnes relations avec le FMI et l’UE sont en effet capitaux. L’assurance européenne est à cet égard essentielle pour nous. Parce que la seule chose qui nous préservera d’une grave crise c’est la « prise » européenne. Le fait que les liquidités internationales aient tendance à quitter les marchés émergents pour les Etats-Unis peut nous affecter mais pas nous plonger dans une crise gravissime. Cependant si toutes ces tensions politiques venaient à peser défavorablement sur le processus européen, si l’UE en venait à faire part de son inquiétude relativement au processus, alors les investisseurs étrangers réagiraient négativement.

- Que se passerait-il ?

Une relation dégradée avec l’UE accroîtrait les sorties de capitaux et l’économie turque aurait à en souffrir. Parce que les étrangers voient en l’UE la garantie et comme un mécanisme de contrôle de l’application de réformes économiques et sociales de long terme en Turquie. C’est la même chose pour le FMI.
Car les risques en Turquie sont, en comparaison d’autres pays émergents, bien plus élevés. Il n’y a bien que la Turquie qui n’ait pas su, alors que les conditions globales étaient exceptionnelles, renforcer les structures de son économie. Les investisseurs étrangers se sont rués sur les marchés émergents au cours des trois dernières années. Depuis le début 2006, ils ont commencé de choisir les pays avec le moins de risques : Brésil, Russie, Inde, et Chine, soit le groupe dit des « BRIC ».

- Le sujet sur lequel le gouvernement s’est montré le plus en réussite est celui de la discipline financière. L’Etat ne distribue plus d’argent au premier venu. Nous sommes un peu ici redevables au FMI. Le gouvernement peut-il penser, alors que des élections approchent, à prendre quelque distance avec le FMI pour se remettre à desserrer les cordons de la bourse ?

Cette pensée peut procéder d’une volonté de liberté dans les dépenses comme du souhait de recourir à un discours populiste tenant le FMI pour responsable de tout ce qui ne va pas dans le pays. Mais s’éloigner du FMI serait un grave risque pour la Turquie. Cela augmenterait encore les proportions des turbulences. Dans une période où les conditions économiques globales s’infléchissent, la Turquie continuerait à dire : « je ne laisserai personne se mêler de mes affaires financières ; je vais relâcher la ceinture d’un cran ou deux. »
Alors que l’hiver est arrivé sur les marchés du monde entier, que les investisseurs ont commencé de se replier vers les ports les plus sécurisés, nous, nous continuerions à nous promener en bras de chemise. D’autant que dans la chaîne des économies émergentes, c’est bien nous qui tenons le rôle du maillon faible.

- Le premier ministre et son ministre du budget disaient l’économie turque très solide. Avec une dévaluation de près de 15% en deux jours, nous nous sommes bien rendus compte qu’il n’en était rien. Comment le gouvernement a-t-il pu se tromper ?

Ce ne sont que des discours populistes. Si l’argent n’avait pas été si bon marché de par le monde pendant trois ans et si les relations avec l’UE n’avaient pas été aussi bonnes, alors la Turquie n’aurait rien connu de ce printemps économique. Il y a tant de réformes économiques à mener en Turquie... Mais nous n’avons fait que créer des risques pendant trois ans.

- Avec de tels risques, la Turquie peut-elle revivre une crise de l’ampleur de celle de 2001 ?

Absolument pas. Mais les dirigeants turcs devraient se pencher sur les raisons de la crise « Tekila » au Mexique. C’est une crise liée, elle, au niveau des cours. Le Mexique a connu une période d’euphorie puis immédiatement après une explosion en termes d’inflation et de cours des devises. L’inflation est remontée à 40%, les taux d’intérêt plus hauts encore. Le Mexique a mis plusieurs années pour s’en remettre. Ici aussi une crise due à la question des cours est tout à fait envisageable. En 2001, nous étions proches d’un scénario à l’Argentine. Nous étions au seuil de l’insolvabilité. Aujourd’hui, nos bourse et système bancaire sont plus solides. Nous n’avons aucun problème de convertibilité de notre dette. Mais nous pouvons connaître le risque de la convertir à des taux supérieurs, et de voir notre taux d’endettement s’accroître. Les crises de 1994 et de 2001 ne peuvent pas être comparées à la conjoncture actuelle.

Aujourd’hui nous sortirons plus facilement des crises mais au sortir d’une période aussi favorable, pourquoi en sommes-nous encore contraints à parler de crises comme un pays pauvre d’Afrique ?
A cause d’une mauvaise gouvernance nous sommes loin du point que nous aurions dû atteindre.

- Les investisseurs étrangers vont-ils se retirer massivement de Turquie ?

Un certain nombre. Ils surveillent les risques. Et réalisent leurs profits. Même sans gain d’intérêt, un investisseur étranger a gagné durant trois années 50% de la valeur du montant investi. Sur les bons à court terme, de 70 à 80%. Ce qui représente un gain énorme. Désormais dans un environnement aussi risqué pourquoi ne ferait-il pas son profit ? Certains nous disent que les étrangers ne se retireront pas au risque de subir des pertes. Ils ont tant gagné qu’ils ne sont plus à cela près.

- Les cours des devises vont-ils continuer de monter ?

Oui. Il ne s’agit pas d’une hausse saisonnière. Le printemps économique global est fini. Et il ne s’agit là que d’une première vague. D’ici à la fin de l’année nous connaîtrons encore une ou deux crises. Mais nous ne revivrons jamais aujourd’hui le danger d’une crise comme en 2001.
Nous nous retrouvons ici très en deçà du point où nous aurions dû nous retrouver et ce, à cause de politiques monétaires erronées. Nous n’aurions jamais dû laisser tomber si bas les cours et monter si haut la monnaie turque.

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