Logo de Turquie Européenne
Accueil > Editoriaux > Coalition

Coalition

samedi 20 mai 2006, par Baskın Oran

Alors que la tension politique est à son comble en Turquie, Baskın Oran livre aux lecteurs de TE le point de vue d’un démocrate dans l’écheveau de fractures d’une société turque en mutation rapide.


« Plus la Turquie ira mal, plus l’AKP (parti au pouvoir, islamo-conservateur) perdra de poids électoral, plus nous serons revigorés ».
Voilà le slogan de base d’une coalition à la fois interne et externe qui se forme aujourd’hui en Turquie. Les objectifs des partenaires de cette coalition divergent : pour certains il s’agit de trouver un soutien en Iran, d’autres se préparent aux élections, pour d’autres encore il s’agit d’étouffer ce qui s’est passé à Semdinli(1).

Et vous pouvez mesurer combien la Turquie est plongée dans une situation étrange à cela qu’une personne telle que moi, pour qui la religion est loin de constituer grand-chose, en est réduite à défendre l’AKP !!!

La provocation est menée sans faute.
Une fois que vous avez posé, à côté de celui qui détruit un magasin à Diyarbakir, celui qui joue du couteau à kebap à Ankara, celui qui frappe les dessinateurs de nu à l’Université Mimar Sinan, ceux qui agressent des gens aux cheveux longs dans le quartier de Gazi, ceux qui sur le campus de Vezneciler enferment les étudiants dans une cantine et leur font réciter une prière au 31 mars, ce sont tous ceux qui agitent le grelot du « souhaites-tu vraiment qu’on exige un jour que ta fille se couvre la tête » qui raflent la mise.

Et cela c’est la coalition du déni de ce que la violence résulte de l’absence de dialogue. Au lieu de sanctionner la violence, c’est le dialogue qui est puni.
Il agonit d’injures le conservatisme religieux mais ne pense pas à supprimer de la constitution les cours obligatoires de religion. Et maintenant, il s’apprête à ressusciter officiellement l’article 8 de la loi de lutte contre le terrorisme (2) ; comme remède à la rougeole, il s’apprête à interdire les boutons rouges sur le visage.

La coalition cherche à empêcher les identités kurdes et islamiques, non pas en les attirant par le dialogue à l’intérieur du système mais en les poussant au dehors de ce même système par la sanction (c’est-à-dire en les poussant vers le terrorisme).
La direction est double :

1- A l’intérieur : l’ordre avant l’harmonie

2- A l’extérieur : les Etats-Unis

Quant au résultat, il est unique : s’éloigner de l’Europe, se rapprocher du 12 septembre.
Allez, l’UE est un organe impérialiste, n’est-ce pas ? Nous, nous en éloignons. Que les nationalistes de « gauche » se frottent les mains. Et c’est un AKP tétanisé par le nationalisme ethnique turc qu’ils réduisent à ridiculiser 3 ou 4 années d’efforts consentis sur la voie de la démocratisation.

Tel est le monde des intérêts, c’est normal parce que du jour où les problèmes seront résolus, alors cette coalition n’aura d’autre choix que de disparaître. La seule chose qui m’inquiète c’est que tout une part de la population qui n’a rien à voir avec la recherche du pouvoir ou la chasse aux électeurs puisse être influencée par cette ambiance-là.

C’est une amie très proche qui m’écrit :

« Mon cher Baskın, j’ai toujours été de ton côté. Seulement il y a bien un point sur lequel je ne pense pas comme toi. Si dans les universités on laisse libre le port du voile, alors la suite ne tardera pas et au final nous, les filles non voilées, ne serons plus qu’une minorité, voire à terme contraintes de porter le voile également. Peut-être qualifieras-tu cela de paranoïa. Mais ce n’est pas vous les hommes qui êtes obligés de vous couvrir, c’est nous les femmes.
C’est pourquoi il est bien naturel que vous ne compreniez pas nos peurs. Nous avons bien vu comment l’Iran en est arrivé là où il en est aujourd’hui.
 »

Je fais suivre des extraits de la réponse que j’ai faite à cette amie que je n’échangerais jamais, cultivée au mieux, courageuse à souhait.

« J’étais alors au collège (cela remonte à avant 1960), on nous avait conduit à l’usine de cigarettes d’Izmir, tous les ouvriers étaient des filles ; après qu’elles nous eurent jeté les pire paroles, j’ai compris ce que les femmes ressentaient dans la rue.

Je crois que, hormis ta condition de femme, ton inquiétude provient de ce que tu n’envisages pas la différence entre les termes de « musulman » et « d’islamiste ». Dans ce pays, la proportion des premiers dépasse les 90 %. Celle des seconds se situe entre 8 et 10 %. Et par-dessus le marché, leurs rangs n’ont pas été peu renforcés par les soins du grand kémaliste devant l’éternel, le Professeur Kemal Alemdaroğlu (3). De la même façon qu’en interdisant de parler Kurde, c’est notre Etat lui-même qui a contribué à la montée en puissance du PKK.

Si nous devions nous conduire comme dans les premières années de la révolution, alors nous serions finis. Parce que cela signifierait ne pas évoluer depuis 80 ans dans un monde qui, lui a complètement changé. Dans la première moitié du 20e siècle, la démocratie fut celle de la volonté de la majorité ; désormais elle est devenue le respect des « sous-identités ».
Dans un monde en évolution, il n’y a et n’y aura de repos pour personne en Turquie sans envisager d’une façon ou d’une autre une synthèse avec au moins deux de ces éléments (sans oublier les Alévis) :

1- les Kurdes

2- Les islamistes

Nous sommes obligés de reconnaître les sous-identités de ces deux groupes. Ce qui représente à la fois une condition sine qua non de la démocratie et une condition incontournable quant à leur reconnaissance d’une sur-identité (celle de « citoyen de Turquie »).
Condamne à 6 mois de prison celui qui dit de la maman qui a perdu son fils dans des combats qu’elle est mère de martyr (Radikal 17-04) et oppose toi à la nomination au poste de directrice d’une femme qui porte le voile dans la rue et le retire en classe ; jusqu’où ira-t-on ainsi ?
Un tel comportement ne peut servir que la cause de la coalition et faire trinquer la Turquie.

« Par-dessus tout, le processus de globalisation influence et transforme ces deux groupes de façon plus importante qu’il est en mesure de nous influencer nous. Tu vois d’ailleurs, que jusqu’à ce qu’il prenne peur de cette vague de nationalisme ethnique turc, c’est l’AKP qui a appliqué et défendu de la manière la plus efficace les paquets d’harmonisation avec les principes européens, ce qui représente la seconde phase de modernisation par le haut dans ce pays (la première étant, dans les années 20, le kémalisme lui-même). N’oublions pas que ces gens sont les descendants de ceux qui portèrent la réaction contre la révolution imposée par le haut dans les années 20. Ils ont été transformés par cette première vague. C’est ainsi que vont ces choses-là ; aucune chose ne reste identique à elle-même, ne rentre deux fois dans le même fleuve. Nous ne pouvons nous rassurer en nous disant qu’ils pratiquent la dissimulation (4). »

Le kémalisme modèle années 20 n’a pas choisi la « civilisation » que ce soit sur les questions du foulard ou de l’identité kurde ; il a choisi d’en rester à 1920. Il est un obstacle sans cesse opposé à la paix sociale sur une base démocratique. Ces gens-là n’agissent pas comme toi par instinct de survie. Ils agissent un peu par une paranoïa héritée de Sèvres mais aussi, sur le fond, pour ne pas renoncer à la domination ethnique turque. Les descendants des fondateurs de la Turquie moderne font obstacle à sa perpétuation. Je t’embrasse, toi et ton compagnon. »

- Baskın Oran : chroniqueur au quotidien Birgün et à l’hebdomadaire Agos.
Il est politologue et professeur de relations internationales. Interdit d’enseignement dans les années 80, une décision du Conseil d’Etat lui permet de réintégrer l’Université. Membre du Comité Consultatif des Droits de l’Homme, institution rattachée aux services du premier ministre, il se distingue en 2004 par la publication d’un rapport portant notamment sur la question sensible de la citoyenneté et des minorités en Turquie. Il est d’ailleurs, à ce titre-là, sous le coup d’une procédure judiciaire pour « insulte à la justice turque » et « incitation à la haine ».


- (1) Semdinli : affaire trouble ayant impliqué des militaires dans un attentat à la frontière irakienne en pleine zone kurde. C’est l’ombre de ce qu’on appelle ici l’état profond qui ressort à cette occasion. Le procureur qui avait mis en cause le N°2 de l’armée turque à cette occasion a été radié de la profession ; l’armée turque a bloqué les poursuites contre ses officiers supérieurs.

Affaire de Semdinli

- (2) Article 8 de la Loi de Lutte contre le Terrorisme : profondément amendé en 2003 lors d’un paquet de réformes destiné à l’harmonisation avec les principes de droit européen, l’article 8 concernait la définition des actes susceptibles d’être qualifiés de terroristes ; cette définition comprenait alors les productions intellectuelles et prises de position.
Le nouveau projet de loi de lutte contre le terrorisme réclamé par l’armée et la police revient sur ces avancées.

- (3) Kemal Alemdaroğlu : médecin de formation, il devient recteur de l’université d’Istanbul dans le courant des années 90. Néo-kémaliste convaincu, il se fait remarquer comme un défenseur acharné d’une intransigeante laïcité et des valeurs nationales.

- (4) Dissimulation ou Takiye : attitude supposée des islamistes par rapport à leurs intentions réelles d’imposer la loi islamique à l’ordre politique existant.

Télécharger au format PDFTélécharger le texte de l'article au format PDF

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0