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Bodrum, Bodrum

jeudi 27 juillet 2006, par Baskın Oran

Petit air de vacances sur Turquie Européenne : Baskın Oran se fait notre guide dans les rues de Bodrum avec ses amis, réels ou imaginaires... Accrochez-vous !!

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La Turquie ne connaît ni l’été ni la canicule. Elle s’agite sans relâche. L’institut de langue turque s’est lancé dans une opération de purification de la langue d’expressions et autres proverbes histoire de prévenir tout séparatisme. Des cercles apparemment très cultivés nous ont éclairés par une découverte de tout premier ordre : « un article de l’accord de rétrocession d’Antioche prévoit la tenue d’un référendum 100 ans après 1939 ! » Il en est aussi de mes confrères qui ont commencé de faire pression sur le gouvernement l’enjoignant de « d’attaquer l’Irak en se remuant le postérieur », la magnificence du leur étant tout à fait proverbiale.
Mais mes chers lecteurs me pressent, quant à eux, de parler de Bodrum. Et il est certain qu’écrire sur Bodrum vaut scientifiquement bien mieux que de pénétrer dans l’enfer irakien à la mode israélienne...

On connaît quarante histoires d’ours : elles tournent toutes autour du miel. Pour nous aussi, parvenus à un tel âge, il doit être possible de trouver ici les baguettes de sourcier du souvenir. A commencer par Dalavera et Ahmet.

Par exemple, cela faisait quelques jours que Dalavera n’apparaissait plus ; on ne l’appelait même pas pour le petit déjeuner ; il ne nous rendait pas visite au jardin : la faute à un mal de dos. Un jour, il nous envoya son petit-fils Mehmet, un garçon bien intentionné et tiré à quatre épingles. Et moi en passant : « dis-voir mon garçon, viens donc nous voir un jour pour nettoyer toutes ces feuilles mortes sur les branches, que cela ressemble un peu à quelque chose. » Quelle erreur avais-je commise !

Vers 19h30, je rentrais de la plage : je trouvais Mehmet sur le seuil, un grand sac en plastique bleu sur le dos. Et que vois-je à travers le sac ? Il avait coupé du sol les quatres fleurs de cire géantes (Hoya) que j’entretenais avec tant de soin depuis des années et les emmenait à la poubelle ! Nous les avons sorties du sac, je les ai replantées : heureusement ce sont des plantes solides qui reprennent facilement. Mais je peux vous dire que j’ai copieusement enguirlandé ce mal-appris : « ça fait 5 ans que je les fais pousser en y veillant comme à la prunelle de mes yeux, mon gars ! Ton père aussi était jardinier ; et toi as-tu une licence ? As-tu travaillé auprès d’un jardinier ? Qui donc t’a appris à massacrer ce qui se présentait à toi ? »
Mais ce qui est fait est fait et je l’ai renvoyé tout penaud dans ses pénates.

En revenant au jardin, j’ai manqué mourrir ; ce type n’avait pas laissé plus d’une brindille du jasmin aux fleurs blanches et au parfum envoûtant que j’avais lié année après année et branche après branche aux montants de ma balustrade ! Qu’as-tu voulu faire, mon gars, de cette pauvre fleur ? Et oui tu l’as coupée, tu l’as taillée pourquoi les feuilles mortes sont elles comme si elles y étaient encore ? Si vous me permettez, je m’arrête-là. C’est l’été et il y a des choses plus plaisantes à raconter.

L’autre jour mon ami Şerefettin Elçi [homme politique kurde, ancien ministre des travaux publics, ndt], fatigué de fonder des partis, est venu recharger les batteries pendant une semaine à Bodrum.

Nous mangions chez Berk. Et que voyons-nous ? Notre copain Dalavera en train de boire une infusion assis au café d’Ali Cengiz. Il ne vient pas nous voir, prétextant un mal de dos mais il descend au café à minuit ! Nous lui avons immédiatement fait signe : il nous a rejoint. İl avait mangé et a juste demandé une gorgée de raki. Je lui ai préparé comme un assortiment de meze : un peu de poulpe, des radis et du sénévé. İl était parti...

Evin, la fille de Serefettin, venue en vacances de Columbia, appréciait vraiment ce lieu à la fois historique et vivant.
Nous les avons laissés partir. Puis avec Feyhan, nous nous sommes assis à la terrasse des Zeynos. Ces Zeynos, ce sont une femme appelée Zeyno et son mari. Ils étaient juste en-dessous de l’hôtel Gulet au pied de la rue en pente de l’Halicarnasse. Cette année, ils se sont dits « Yallah ! » et ont récupéré tout un bâtiment : autrefois, ils ne faisaient que des gateaux et des biscuits ; ils sont aujourd’hui passés à la restauration, et c’est une fois de plus délicieux.

Si vous vous souvenez du livre de Dalavera [voir en fin d’édito, ndt], juste à côté de l’Artemis se tenait une rue Lale. C’est juste derrière que vient ce bâtiment. Autrefois se tenait ici le fournil de Şalvarağa. Şerefettin, nous avait expliqué en route qu’il comprenait fort bien la passion que Feyhan nourrissait pour Bodrum : « Cizre [capitale du Botan entre Syrie, Turquie et Irak, ville historique du Kurdistan, ndt] en ce moment, c’est l’antichambre de l’enfer ; chaleur, poussière et je ne sais quoi encore. Mais pour moi c’est le paradis. J’y ai un souvenir sous chacune de ses pierres » Feyhan ne lui cède rien. Et il se lance entre deux verres de raki.
« Je regarde cette pâtisserie. Mais ce n’est pas ce que je vois. J’y vois Ahmet Hamdi et sa femme Emine. Et puis celle qui devait partager tous leurs malheurs, Emsal. On dit qu’ils n’ont rien laissé en héritage à leur fille. Enfin... »

Et puis moi ?! Je suis encore un enfant, dans les dix ans, et dans ce que raconte Dalavera, je vois les marins qui bronzent à l’abri du bâtiment sous le vent du nord. Un peu après passera le père d’Ali Cengiz, Mehmet Tosunoglu pour aller vendre de l’huile de sauge [préparation aux vertus médicinales à base de sauge, ndt] dans les villages à dos d’âne. L’animal glissera sur la glace des eaux de l’Azmak, se renversera : les récipients de verre se briseront. Et Tosunoglu d’agonir d’injures la pauvre bête ! Et les marins qui, par méchanceté, portent plainte !

Feyhan s’emporte : « L’odeur du gaz de ce fournil de Salvaraga est toujours dans ma gorge lorsqu’il préparait notre repas de rupture du jeûne et qu’il l’a jeté parce qu’il était trop sec ». On ne l’arrête plus : « Je regarde l’Halicarnasse [boîte de nuit à ciel ouvert donnant sur la baie de Bodrum : l’un des lieux les plus prisés de la jet-set turque, ndt] mais je n’y vois pas la boîte de nuit. J’y vois tante Halime. A minuit, alors que nous dormions, un individu se rapprochait, lampe de marine en mains : »on ne dort pas ici ! Debout !" Nous nous asseyions...
Et moi qui avait dès avant lancé à l’intérieur : « Papa, maman, levez-vous ! Voilà encore le sans-gêne qui rapplique. » Mon père commence à se rhabiller, en lançant des « patience, voilà, voilà ». Et ma mère, insomniaque, heureuse, mais heureuse !

Puis il passe à d’autres histoires encore. Mais je n’ai plus de place. Je poursuivrai la semaine prochaine, sauf catastrophe en Turquie. De toutes façons, nous allons participer ici, naturellement avec Dalavera, Feyhan et Ahmet, à une foire du livre et à des séances de dédicaces.


- © Traduction : Turquie Européenne

* Baskın Oran est l’auteur avec Feyhan Görgün d’un livre sur Bodrum débordant d’anecdotes, aventures et autres souvenirs : le personnage central en est l’interlope Dalavera, connu comme le loup blanc dans la petite ville devenue l’une des toutes premières stations balnéaires de Turquie, homme du raki et des histoires à raconter, écumant tous les cafés du coin sans payer...

- Dalavera Memet’in Bodrum Tarihi

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