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Turquie : regarder son passé et poursuivre son chemin

dimanche 9 septembre 2012, par Orhan Kemal Cengiz

Orhan Kemal Cengiz nous raconte comment, sur son chemin, la Turquie vient de croiser un officier arménien et un Atatürk anatolien...

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Deux moines Zen, Tanzan et Ekido, vont le long d’une route rendue passablement boueuse par la pluie. Approchant d’un village, ils voient une jeune femme hésitant à franchir la mer de boue s’étalant devant elle. Si elle traverse, elle salit sa robe en soie. Tanzan comprend tout de suite la situation, attrape la fille et la fait passer de l’autre côté.
Les moines poursuivent leur route. Après cinq heures de marche, alors qu’ils rentrent au temple, Ekido ne peut pas retenir plus longtemps sa question : “Pourquoi as-tu porté cette femme de l’autre côté ? Nous, les moines, nous ne devons pas faire de telles choses.”
Tanzan lui répond aussitôt : “Cela fait des heures que j’ai déposé cette femme, et toi tu la portes encore dans ta tête.”

Nous, les Turcs, avons été quasiment incapables de laisser quoi que ce soit derrière nous afin d’avancer et de tracer notre route.
Pour laisser les choses derrière soi, il faut regarder la réalité avec honnêteté, faire le deuil des choses douloureuses, être doté d’une force susceptible de s’appuyer sur une réalité aussi douloureuse soit-elle.

Mais nous avons préféré oublier une grande partie de notre passé et passablement déformer ce dont nous nous souvenons. Et la charge que nous portons est si lourde qu’aujourd’hui, du fait de ce poids, nous ne pouvons trouver de solution à aucun de nos problèmes. Alors oui, il tombe bien des choses de ce baluchon sur notre dos, mais nous sommes bien incapables de trouver le courage de nous retourner et de les affronter.

Il y a peu, l’historien Ayhan Aktar écrivait qu’un capitaine nommé Serkis Torosyan s’était héroïquement illustré à la tête d’une unité d’artillerie durant la bataille des Dardanelles. Ainsi, alors que les Jeunes-Turcs s’acharnaient contre les Arméniens, un de nos officiers arméniens se battait le couteau entre les dents pour défendre la patrie. Bien évidemment, le nom ou la mémoire de Torosyan ne se retrouve dans aucun de nos livres d’histoire. Parce que le fait qu’un Arménien ait tout donné pour défendre la patrie nous dérange profondément ; cela nous rappelle en fait combien est lourd ce poids que nous avons sur le dos.

Et puis nous est parvenue une information selon laquelle Atatürk ne serait pas originaire de Salonique mais de Malatya [Anatolie centrale, Sud-Est, NdT]. L’information peut être fondée ou non. Mais du fait de l’incroyable capacité d’Atatürk à donner une tournure bien précise aux faits de l’histoire officielle, il ne serait nullement étonnant que ses origines à Salonique ne soient que pure invention.

Quoi qu’il en soit, si vous fondez un État-nation, en attaquant la présence non musulmane à la racine et en niant l’existence des autres, et ce, à partir d’un empire ou près d’un quart de la population est non musulmane, où se mêlent les ethnies, ou se parlent nombre de langues et se pratiquent pas moins de religions, pour avancer vous avez besoin de recourir au mensonge.

Hier encore, combien de mensonges ne racontions-nous pas pour nier l’existence des Kurdes ? Aujourd’hui, nous reconnaissons leur existence, mais nous ne savons plus quoi inventer pour leur refuser une égale citoyenneté. Nous leur refusons toujours les droits liés a cette langue kurde qui leur est comme le lait maternel.

Oui, c’est vrai, la solution à la question kurde est aujourd’hui très compliquée et difficile. Le PKK persiste à parler le langage de la violence et ne reconnaît de suprématie qu’a cette seule violence. Mais de l’autre côté, les Turcs ne veulent en aucune manière tenter de considérer comment on en est arrivé là. Personne ne veut voir pourquoi les Kurdes ont toujours été poussés à la révolte, comment ces révoltes ont été réprimées dans le sang et les larmes, les villages détruits ou brûlés et, héritage de tout ce passé, comment la méfiance envers l’État a quasiment marqué les Kurdes dans leur chair.

Nous avons besoin de nous regarder et de regarder notre passé avec profondeur et franchise. Et ce faisant, nous verrons la réalité telle qu’elle est ; un officier arménien qui se bat aux Dardanelles ; Atatürk et les insurgés kurdes également ; ainsi nous déposerons le sac que nous avons sur le dos et nous poursuivrons notre route...

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Sources

- Traduction pour TE : Marillac
[Texte paru sur Radikal, le 20/08/2012]

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